Samedi, deux présidents reçus tour à tour ; dimanche, un sommet à quatre avec le Soudan. À New Alamein, l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi aligne l’Érythrée et la Somalie au moment où l’Éthiopie reprend pied à Mekele et expulse ses diplomates. Une coalition se montre, au pire moment pour elle.

Par Karim Benyahia

Samedi 3 octobre 2026, à New Alamein, sur la côte méditerranéenne de l’Égypte, Abdel Fattah al-Sissi a reçu séparément le président somalien Hassan Sheikh Mohamud puis son homologue érythréen Isaias Afwerki, en marge de l’Alamein Africa Forum. Au premier, il a redit le soutien du Caire à la souveraineté et à l’unité de la Somalie. Au second, il a promis un appui total à la sécurité et à l’intégrité territoriale de l’Érythrée, rapporte le Daily News Egypt. Le même jour, le porte-parole de la présidence, l’ambassadeur Mohamed El-Shennawy, annonçait pour ce dimanche 4 octobre un sommet consultatif à quatre, élargi au général soudanais Abdel Fattah al-Burhan.

L’ordre du jour officiel tient en une formule : consultation et coordination sur les questions régionales d’intérêt commun. Personne ne s’y trompe. Les quatre capitales représentées ont un souci commun, et il se trouve à Addis-Abeba. Depuis le 23 septembre, les forces fédérales éthiopiennes affrontent dans le nord du pays une alliance emmenée par le Front de libération du peuple du Tigré, la plus grave escalade depuis la guerre de 2020-2022 selon Arab News. Le gouvernement d’Abiy Ahmed accuse l’Érythrée, l’Égypte et le Soudan de soutenir ses adversaires. Les trois démentent.

La semaine écoulée a transformé ces accusations en ruptures. Le 1er octobre, l’Éthiopie a fermé son ambassade à Asmara et déclaré dix diplomates érythréens persona non grata ; l’Érythrée a répliqué en rompant toute relation, faute, dit son ministère des Affaires étrangères, d’avoir d’autre choix. Dans la foulée, Addis-Abeba a donné 48 heures à un diplomate égyptien pour quitter le pays, et Le Caire a expulsé en retour un conseiller de l’ambassade éthiopienne. Une source officielle égyptienne, citée par la chaîne Al-Qahera News, a jugé la décision « regrettable et injustifiée ». Le 3 octobre encore, un responsable égyptien répétait à l’agence MENA que la crise éthiopienne est une affaire intérieure à laquelle l’Égypte n’a aucune part.

Le démenti et la photographie se contredisent. Car ce que montre Alamein, c’est précisément la carte que redoute Abiy Ahmed : l’Érythrée au nord, le Soudan à l’ouest, la Somalie au sud-est, et l’Égypte pour tenir la table. Le compte rendu égyptien de l’entretien avec Isaias Afwerki dépasse d’ailleurs la prudence d’usage : al-Sissi y rejette des actes qualifiés de violations du droit international et de l’Acte constitutif de l’Union africaine, sans nommer leur auteur.

L’attelage n’est pas neuf. En octobre 2024, Le Caire, Asmara et Mogadiscio avaient déjà scellé dans la capitale érythréenne un mécanisme tripartite de concertation. Ce qui change, c’est l’arrivée du chef de l’armée soudanaise, lui-même en guerre, et le moment choisi. Réunir ces quatre-là moins de deux semaines après le début des combats, c’est offrir à Addis-Abeba la preuve par l’image de l’encerclement que dénonce le pouvoir éthiopien.

Les griefs de fond sont anciens. L’Égypte dépend du Nil pour 97 % de son eau, rappelle Al-Monitor, et n’a jamais accepté le Grand barrage de la Renaissance, bâti par l’Éthiopie sur un affluent du fleuve. La Somalie et l’Érythrée redoutent, elles, l’accès à la mer Rouge que revendique leur voisin enclavé. Addis-Abeba retourne désormais l’argument : le 1er octobre, son ministre de l’Eau et de l’Énergie, Habtamu Itefa, a annoncé la formation d’un comité national chargé de chiffrer les pertes causées par plus de 22 projets que l’Égypte aurait bloqués, barrage compris, selon l’Agence de presse éthiopienne. Chacun prépare sa facture.

Mais le calendrier joue contre les invités d’Alamein. Samedi, pendant que les présidents posaient, un général éthiopien affirmait à l’Associated Press, sous couvert d’anonymat, que l’armée contrôlait entièrement l’aéroport de Mekele, pris par les Tigréens le 23 septembre. Un journaliste présent dans la ville décrivait à l’AFP le départ des combattants et des dirigeants du Front, laissant bureaux officiels et commissariats sans gardes. Ni le gouvernement fédéral ni Debretsion Gebremichael, le président du parti tigréen, n’avaient confirmé la chute de la capitale régionale. Si elle se vérifie, la coalition supposée aura perdu son relais militaire avant même de s’être réunie. Médecins sans frontières compte déjà plus de 720 blessés depuis le 22 septembre, et près de 150 000 déplacés sont signalés dans la seule région Afar, d’après les bilans compilés par le Rio Times.

Le Caire se retrouve alors dans une position inconfortable : assez exposé pour être tenu responsable, pas assez engagé pour peser. Un sommet qui se borne à réaffirmer la souveraineté des États ne protège ni Asmara d’une poussée éthiopienne vers la côte, ni Khartoum d’une contagion à sa frontière orientale. Ahmed Soliman, du programme Afrique de Chatham House, souligne auprès d’Al Jazeera combien les conflits éthiopien et soudanais sont imbriqués ; le spécialiste de la Corne Martin Plaut y voit un « réel danger » d’embrasement. La diplomatie égyptienne, qui a fait de la non-ingérence son vocabulaire, s’affiche avec un pays qui vient de rompre avec l’Éthiopie et un général en pleine guerre civile.

Tout dépendra de ce que les quatre dirigeants écriront ce dimanche, et surtout de ce qu’ils tairont. Un communiqué limité aux principes laisserait à l’Égypte une porte de sortie et à l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, un rôle de médiateur. Une déclaration nommant l’Éthiopie ferait d’Alamein l’acte de naissance d’un front, et d’Abiy Ahmed, s’il l’emporte à Mekele, un homme libre de se tourner vers la mer. Le président égyptien voulait un forum d’affaires africain dans sa ville nouvelle. Il accueille le premier sommet d’une guerre régionale que chacun de ses hôtes jure ne pas vouloir.