La visite officielle de Bassirou Diomaye Faye à Abu Dhabi, les 16 et 17 septembre, referme une séquence de vingt-deux mois pendant lesquels la relation entre Dakar et les Émirats a changé de nature. Reste une question que la rupture politique de mai 2026 rend inévitable : qui, du président ou de son ancien Premier ministre, a fait basculer ce dossier ? Les faits permettent d’y répondre sans complaisance pour personne.

Reçu mercredi au Palais présidentiel par Sheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan, le chef de l’État sénégalais a annoncé vouloir finaliser un nouveau partenariat économique couvrant six secteurs : finance, infrastructures, énergie, agriculture, logistique et numérique. L’annonce est importante. Elle intervient au terme d’une période où la relation sénégalo-émiratie est passée de l’amitié diplomatique au portefeuille de projets. Reste à savoir à quel moment, et sous quelle impulsion, ce basculement s’est produit.

Ce que Bassirou Diomaye Faye peut légitimement revendiquer

Le président n’a pas découvert les Émirats cette semaine, et il serait malhonnête de le présenter comme un simple continuateur.

C’est lui qui ouvre la marche. Du 4 au 6 décembre 2024, soit neuf mois avant le déplacement de son Premier ministre, il effectue une visite officielle à Abu Dhabi et s’entretient avec le chef de l’État émirati. C’est cette visite qui rétablit la confiance au sommet après l’alternance de mars 2024, à un moment où les partenaires étrangers s’interrogeaient sur la volonté des nouvelles autorités de réexaminer les contrats hérités.

Il entretient ensuite le lien à un rythme soutenu. En janvier 2026, il retrouve Sheikh Mohamed bin Zayed à l’Abu Dhabi Sustainability Week, où il ouvre une session consacrée à la préparation de la Conférence des Nations unies sur l’eau que le Sénégal doit co-organiser avec les Émirats. Cette coprésidence est un acquis diplomatique propre, et il ne doit rien à la Primature. Début septembre 2026, quelques jours avant son départ, il reçoit encore au Palais la délégation d’Al Zeyoudi consacrée aux mines, aux énergies renouvelables, aux infrastructures, à la sécurité alimentaire et à la logistique.

Il faut enfin rappeler une évidence institutionnelle : un partenariat économique d’État à État ne se signe pas au niveau d’un chef de gouvernement. Les orientations arrêtées cette semaine ne pouvaient l’être qu’entre présidents. De ce point de vue, la visite de septembre 2026 n’est pas une redite, c’est une étape que personne d’autre ne pouvait franchir.

Ajoutons le contexte, que l’on oublie trop souvent : l’escale d’Abu Dhabi suit deux jours à Washington, où le chef de l’État s’est entretenu le 15 septembre avec la directrice générale du FMI, deux semaines après un accord au niveau des services sur un programme de trente-six mois d’environ 2,2 milliards de dollars, encore soumis au conseil d’administration. Tenir les deux guichets en même temps, le multilatéral et le souverain du Golfe, relève d’un arbitrage présidentiel.

Ce que la chronologie attribue à Ousmane Sonko

Cela dit, la nature économique de la relation ne s’est pas installée en décembre 2024. Elle s’installe en septembre 2025.

Du 8 au 12 septembre, le Premier ministre d’alors passe six jours aux Émirats, avec une délégation qui dit tout de l’objet du voyage : Affaires étrangères, Énergie et Mines, Économie et Plan, Finances et Budget, Communication. Le déplacement est explicitement adossé au plan de redressement économique et social. Le 10 septembre, il est reçu en tête-à-tête à la résidence de Sheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan, vice-président, président de la Cour présidentielle, et pièce maîtresse de l’architecture financière du pays. Le lendemain, un forum d’affaires réunit à Abu Dhabi les institutions sénégalaises et les investisseurs émiratis ; les responsables du Fonds d’Abu Dhabi pour le développement, qui a financé plus de 314 millions de dirhams de projets au Sénégal depuis 1978, sont également rencontrés. Le même jour, à Dubaï, un avenant est signé entre DP World, le ministère des Finances et du Budget et le Port autonome de Dakar sur le financement de Ndayane.

Mais l’élément le plus difficile à contester n’est pas dans le voyage. Il est dans ce qui suit. Lorsque la délégation d’Al Zeyoudi arrive à Dakar le 10 décembre 2025 et que sont signés dix protocoles d’accord selon la Primature, onze accords selon l’APS, treize mémorandums selon l’agence émiratie WAM, c’est le gouvernement sénégalais lui-même qui écrit que cette mission fait suite à la visite d’Ousmane Sonko aux Émirats au mois de septembre. L’attribution ne vient ni de l’intéressé ni de ses partisans : elle vient d’un communiqué officiel.

La part d’héritage, et ce que personne n’a fabriqué

L’honnêteté impose trois nuances, qui valent pour les deux hommes.

La première : le socle émirati au Sénégal est antérieur au régime actuel. Le partenariat avec DP World autour du Port autonome et du projet de Ndayane, où l’État détient 40 % et l’opérateur 60 %, a été noué sous la précédente présidence. Les 300 millions de dollars engagés par le groupe pour moderniser le terminal à conteneurs de Dakar s’inscrivent dans cette continuité. Ni Bassirou Diomaye Faye ni Ousmane Sonko n’ont créé cette relation ; ils en ont hérité.

La deuxième : l’appétit émirati pour l’Afrique ne dépend pas de Dakar. Abu Dhabi a engagé plus de 110 milliards de dollars sur le continent depuis 2019, dans le cadre d’une stratégie qui lui est propre. Le mérite sénégalais consiste à capter une part de ce flux, non à l’avoir suscité.

La troisième, et la plus importante : un mémorandum d’entente n’est pas un investissement. La Primature l’a écrit elle-même, ces protocoles établissent une intention et servent de tremplin vers des accords formels. Tant qu’ils ne sont pas convertis en contrats, en décaissements et en chantiers, le bilan de décembre 2025 reste un bilan de papier.

Ce que disent les chiffres

Sur ce dernier point, les données commerciales offrent un début de réponse. Les échanges non pétroliers entre les deux pays ont atteint environ 1,3 milliard de dollars en 2025, en hausse de 24,5 %. Au premier semestre 2026, ils dépassaient déjà 751 millions, en progression de 31 % sur un an.

Une croissance de cette ampleur au premier semestre 2026 ne peut pas résulter de décisions prises au printemps 2026. Elle traduit des engagements pris dans les douze à dix-huit mois antérieurs, c’est-à-dire la période qui couvre exactement la séquence de septembre puis celle de décembre 2025.

Le verdict, et sa réserve

À partir de là, chacun jugera. Mais si l’on s’en tient aux actes datés plutôt qu’aux déclarations, la conclusion est difficile à esquiver : la relation sénégalo-émiratie doit son ouverture politique à Bassirou Diomaye Faye, en décembre 2024, et son basculement économique à la séquence conduite par Ousmane Sonko en septembre 2025, dont le gouvernement a lui-même reconnu la filiation avec les accords de décembre.

La rupture du 22 mai 2026 ne change rien à cette chronologie ; elle explique seulement pourquoi elle est devenue un sujet de polémique. Un État sérieux n’efface pas ce qui fonctionne parce que celui qui l’a lancé a quitté le gouvernement. Les partenaires émiratis, eux, ne financent que ce qui dure.

Reste la réserve, et elle est de taille. Ouvrir une porte est une chose ; faire entrer les capitaux en est une autre. C’est désormais au président de la République, et à lui seul, que revient la responsabilité de transformer treize mémorandums en usines, en centrales, en quais et en emplois. Si cette conversion a lieu, la part de chacun dans le succès se discutera longtemps. Si elle n’a pas lieu, la question de savoir qui a ouvert la porte n’aura plus grand intérêt.