
En rompant ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi le 10 septembre, l’Algérie porte au grand jour une rivalité longtemps feutrée. Derrière le geste protocolaire se lisent la Libye, le Soudan, le Sahara occidental et la normalisation avec Israël, autant de fronts où Alger et les Émirats s’affrontent.
Par Karim Benyahia
Le 10 septembre 2026, en fin de journée, l’ambassadeur des Émirats arabes unis à Alger a été convoqué au ministère algérien des Affaires étrangères pour s’entendre notifier une décision rare : la rupture pure et simple des relations diplomatiques entre l’Algérie et Abou Dhabi, assortie d’un délai de quarante-huit heures pour quitter le territoire. En annonçant dans la foulée la fermeture de son espace aérien aux appareils émiratis, la présidence d’Abdelmadjid Tebboune a transformé une brouille longtemps feutrée en crise ouverte. L’épisode dépasse le seul face-à-face entre une puissance pétrolière d’Afrique du Nord et une riche monarchie du Golfe : il éclaire, crûment, la manière dont les rivalités du Moyen-Orient se rejouent désormais sur le sol africain, et souvent à ses dépens.
Officiellement, Alger reproche à Abou Dhabi la multiplication d’actes qu’elle juge provocateurs et hostiles, et le franchissement des limites de ce qui reste tolérable entre États souverains. Derrière la formule, plusieurs dossiers s’empilent. En Libye, les Émirats soutiennent le maréchal Khalifa Haftar, maître de la Cyrénaïque, quand l’Algérie appuie le gouvernement d’union installé à Tripoli. Au Soudan, où la guerre entre dans sa quatrième année, Abou Dhabi est régulièrement accusé d’armer les Forces de soutien rapide du général Hemedti, tandis qu’Alger apporte son soutien diplomatique à l’armée régulière du général Burhan. À ces théâtres s’ajoutent le rapprochement émirati avec le Maroc, qui touche au dossier brûlant du Sahara occidental, ligne rouge de la diplomatie algérienne, et la normalisation entre les Émirats et Israël, scellée par les accords d’Abraham, qu’Alger n’a jamais cessé de réprouver. Ces divergences ne datent pas d’hier : elles couvaient depuis des années, nourries par la montée en puissance d’Abou Dhabi sur des théâtres que l’Algérie considère comme relevant de son voisinage immédiat.
La décision n’a rien d’un coup de sang. Elle prolonge des mois d’avertissements, de convocations et de rappels d’usage, et s’inscrit dans une doctrine que Tebboune assume ouvertement : celle d’une Algérie qui refuse toute ingérence dans les crises régionales et se veut gardienne d’un non-alignement hérité de son histoire. En choisissant la rupture plutôt qu’un simple rappel d’ambassadeur, Alger adresse un signal calibré à ses partenaires comme à ses rivaux. Le geste vise aussi un auditoire intérieur, à un moment où le pouvoir cherche à réaffirmer une souveraineté que l’opinion réclame, après une séquence électorale marquée par une abstention record aux dernières législatives. Rompre, c’est aussi refuser de banaliser une présence jugée intrusive, et rappeler que l’argent du Golfe ne saurait, aux yeux d’Alger, acheter le silence sur les principes.
Les effets concrets restent, pour l’heure, mesurés mais bien réels. Les Émirats comptent parmi les investisseurs arabes les plus actifs en Algérie, présents dans les télécommunications, la logistique portuaire, l’agro-industrie et l’immobilier. La fermeture de l’espace aérien complique les liaisons et le fonctionnement des groupes émiratis engagés sur le marché algérien, et alourdit une facture logistique déjà tendue par la conjoncture pétrolière mondiale. Pour les opérateurs des deux bords, l’incertitude juridique et la suspension des canaux officiels renchérissent le coût des affaires et gèlent des projets encore en discussion. Les binationaux et les ressortissants se retrouvent, eux, privés d’une représentation consulaire de proximité, contraints de passer par des pays tiers pour leurs démarches les plus banales. Les échanges commerciaux entre les deux pays, longtemps présentés comme un modèle de coopération Sud-Sud, se retrouvent suspendus à une reprise du dialogue dont nul ne fixe l’horizon.
Sur le plan régional, la rupture rebat les cartes. Elle rapproche mécaniquement Alger de l’axe soutenu par Ankara et Doha, actifs en Libye comme au Sahel, et accentue la polarisation d’un espace nord-africain déjà fracturé par le contentieux saharien. Elle place aussi les médiateurs, de l’Union africaine à la Ligue arabe, devant un dilemme inconfortable : arbitrer entre deux poids lourds financiers sans se couper de l’un ou de l’autre. Les capitales sahéliennes, courtisées à la fois par les capitaux émiratis et par la diplomatie sécuritaire algérienne, devront à leur tour redéfinir leurs équilibres, au risque de payer cher un mauvais calcul.
Car l’enjeu est bien celui d’une bataille d’influence de longue portée. Les Émirats ont bâti, en une décennie, un réseau de ports, de bases et de participations qui leur donne prise de la Corne de l’Afrique au golfe de Guinée. L’Algérie, forte de ses hydrocarbures et de son poids militaire, entend défendre une zone d’intérêt qui court du Sahel à la Méditerranée. Entre les deux, le Soudan est devenu le révélateur le plus cru de cette compétition : un pays dévasté, où des puissances extérieures financent des camps rivaux sans jamais en assumer publiquement le prix humain. La rupture décidée par Alger jette une lumière brutale sur ces guerres par procuration que le langage feutré des communiqués s’emploie d’ordinaire à masquer. Rares sont les ruptures diplomatiques aussi frontales entre deux acteurs qui, hier encore, cultivaient l’image de partenaires ; leur brutalité mesure l’ampleur du fossé accumulé.
Pour l’Algérie, la voie est étroite : couper les ponts avec un bailleur de fonds sans se priver des leviers d’une diplomatie régionale qu’elle veut peser. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir jusqu’où les États africains accepteront de servir de terrain à des rivalités importées. En définitive, la brouille entre Alger et Abou Dhabi n’est pas un simple incident bilatéral ; elle dit comment l’argent, les armes et les alliances venus du Golfe redessinent, en silence, les rapports de force sur le continent.















