Réuni en visioconférence le 7 septembre, le Conseil de convergence de la CEDEAO a confirmé l’objectif d’une monnaie unique en 2027. Mais aucun État n’a rempli tous les critères en 2025, et le lancement s’annonce partiel, sous présidence sénégalaise et sans les pays de l’Alliance des États du Sahel.

Par Tunde Adeyemi

 

Le 7 septembre 2026, les ministres des Finances et les gouverneurs de banques centrales de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest se sont retrouvés en visioconférence pour la quatorzième session de leur Conseil de convergence. Le verdict tient en une phrase : l’ECO, cette monnaie unique promise depuis un quart de siècle, reste attendu pour 2027. Sous la présidence du chef de l’État sénégalais Bassirou Diomaye Faye, la CEDEAO affiche une détermination retrouvée. Mais derrière la réaffirmation du calendrier se cache une équation redoutable, que les chiffres présentés lors de la réunion sont loin d’avoir résolue.

Le principe a été arrêté au sommet de Lungi, en Sierra Leone, le 19 juillet : le basculement ne sera plus simultané, mais progressif, réservé d’abord aux pays jugés prêts. Pour rejoindre l’union monétaire, un État doit afficher un déficit budgétaire inférieur à 3 pour cent du produit intérieur brut, une inflation contenue, une dette publique sous la barre des 70 pour cent et des réserves de change couvrant au moins trois mois d’importations. Les travaux préparatoires, conduits fin août avec l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest puis lors du comité des gouverneurs le 4 septembre, ont dressé un constat sévère : aucun membre n’a satisfait à l’ensemble des critères primaires en 2025, alors que le Bénin et le Cap-Vert y étaient encore parvenus en 2024. Ces seuils, cousins des critères de Maastricht qui présidèrent à la naissance de l’euro, se heurtent à des économies encore dépendantes des matières premières et exposées aux chocs extérieurs.

Face à ce recul, la Commission de la CEDEAO, désormais dirigée par le général sénégalais Birame Diop, entré en fonction le 1er septembre, a reçu pour consigne d’accélérer. Harmonisation des cadres bancaires, convergence des politiques budgétaires, mise en place des institutions de la future zone : le chantier reste immense et le compte à rebours, serré. Dakar, qui cumule la présidence de la Conférence des chefs d’État et celle de la Commission, entend faire de l’ECO le marqueur de son mandat. La symbolique est forte, mais elle expose aussi le Sénégal à l’accusation de vouloir forcer un calendrier que la réalité macroéconomique semble démentir. Depuis 2000, la date de lancement a déjà été repoussée à plusieurs reprises, si bien que chaque nouvelle échéance est accueillie avec un scepticisme grandissant par les opinions publiques.

Pour les citoyens et les entreprises de la région, l’enjeu n’a rien d’abstrait. Une monnaie commune promet de réduire les coûts de change, de fluidifier un commerce intérieur qui plafonne encore autour de la moitié de son potentiel, et d’offrir aux petites entreprises un marché de plus de quatre cents millions de consommateurs. Mais un lancement partiel porte en lui son propre revers : les pays laissés à la porte, souvent les plus fragiles, risquent de voir se creuser l’écart avec les premiers de cordée. Le commerçant de Lagos, l’importatrice d’Accra ou le transporteur de Cotonou pourraient se retrouver de part et d’autre d’une frontière monétaire nouvelle, là où on leur promettait précisément l’unité. Le prix de la conversion, les frais bancaires et l’absence d’interopérabilité pèsent aujourd’hui lourd sur les circuits informels qui font vivre des millions de familles de la région.

Les États eux-mêmes se trouvent placés devant un dilemme. Les huit membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine partagent déjà le franc CFA, arrimé à l’euro et géré depuis Dakar par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Passer à l’ECO suppose de renoncer à cet ancrage pour une monnaie dont le régime de change reste à définir. Les grandes économies anglophones, Nigeria et Ghana en tête, redoutent pour leur part de diluer leur autonomie monétaire dans un ensemble qu’elles ne domineraient pas seules. Entre ces intérêts divergents, banques et Trésors avancent avec prudence, conscients qu’une union bâclée coûterait plus cher qu’un retard assumé. À Abuja comme à Accra, le souvenir des dévaluations passées et la crainte d’importer l’instabilité d’un voisin nourrissent une réticence que les discours d’intégration peinent à dissiper.

Car l’ECO n’est pas qu’un projet technique, c’est aussi un rapport de force. Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, réunis dans l’Alliance des États du Sahel, prive la CEDEAO d’une part de son ambition d’intégration et complique la géographie de la future monnaie. La France, dont l’ombre plane sur le débat par le biais du franc CFA, observe une évolution qui pourrait desserrer un lien monétaire hérité de la colonisation. Et c’est là que se joue la crédibilité de l’organisation : après tant d’échéances repoussées depuis 2003, un nouveau report sans acte fort nourrirait le soupçon d’une intégration en trompe-l’œil. Pour les États du Sahel désormais tournés vers leur propre projet, la monnaie de la CEDEAO fait déjà figure de symbole d’un ensemble dont ils ont choisi de s’éloigner.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul calendrier de 2027, est celle de savoir si la CEDEAO préfère une monnaie parfaite mais introuvable ou une monnaie imparfaite mais réelle. Pour l’organisation, la voie est étroite : tenir une promesse trop souvent différée sans sacrifier la stabilité qui en ferait le prix. En définitive, l’ECO n’est pas seulement une affaire de taux et de réserves ; il mesure la capacité de l’Afrique de l’Ouest à transformer un demi-siècle de rhétorique intégrationniste en une institution qui tienne debout.