
Le 15 mai, le groupe Dangote a saisi la Haute Cour fédérale de Lagos pour faire annuler six licences d’importation de carburant accordées par l’État nigérian. Derrière la bataille judiciaire, une question brûlante : la plus grande raffinerie d’Afrique exige-t-elle un monopole, ou la fin d’une dépendance coûteuse aux importations ?
Le 15 mai, dans une salle de la Haute Cour fédérale de Lagos, les avocats du groupe Dangote ont déposé une requête qui résume à elle seule la guerre du carburant nigérian : l’annulation de six licences d’importation de produits pétroliers accordées par l’État à des négociants privés. La cible n’est autre que le procureur général de la Fédération. La plus grande raffinerie d’Afrique attaque frontalement le gouvernement qui l’a vue naître, au nom d’un principe simple : pourquoi importer ce que le pays peut désormais produire ?
L’affaire dépasse de loin une querelle de licences. Depuis son inauguration, le complexe de Lekki, capable de traiter six cent cinquante mille barils par jour, ambitionne de mettre fin à l’absurdité historique du Nigeria : premier producteur de brut du continent, le pays a longtemps exporté sa matière première pour réimporter, à prix d’or, l’essence raffinée ailleurs. Aliko Dangote l’a martelé une fois encore en mai : sa raffinerie doit affranchir l’Afrique de sa dépendance au carburant importé. Les six licences contestées, portant sur sept cent vingt mille tonnes, sont à ses yeux la négation de cette promesse.
Le symbole est puissant dans un pays dont les quatre raffineries publiques, à Port Harcourt, Warri et Kaduna, sont restées des décennies à l’arrêt ou au ralenti, gouffres budgétaires devenus l’emblème de la mauvaise gestion de la rente. Là où l’État a échoué pendant quarante ans, un industriel privé a réussi en quelques années. Cette réussite nourrit l’aplomb de Dangote autant qu’elle dérange ceux qui prospéraient sur les importations.
Le gouvernement, lui, défend une autre logique. L’Agence nationale de régulation du secteur pétrolier aval, la NMDPRA, soutient que la concurrence des importations protège le consommateur d’un monopole privé qui fixerait seul les prix à la pompe. Depuis la suppression brutale de la subvention aux carburants en 2023, première décision du président Bola Tinubu, le prix de l’essence est devenu une bombe sociale : il a nourri une inflation à plus de vingt pour cent et une colère populaire que le pouvoir redoute. Laisser un seul acteur, fût-il national, maîtriser l’offre, c’est prendre le risque politique de lui confier la paix sociale.
Les deux camps avancent des arguments recevables, et c’est ce qui rend le conflit insoluble. Dangote a investi une vingtaine de milliards de dollars dans un pari industriel que l’État appelait de ses vœux ; il réclame en retour la protection de son marché. Le régulateur répond que la souveraineté énergétique ne saurait justifier une rente privée. Au milieu, le mécanisme de paiement du brut en nairas, censé alimenter la raffinerie en pétrole local sans ponctionner les devises, fonctionne par à-coups, et la compagnie nationale NNPC peine à livrer les volumes promis. Chacun accuse l’autre de saboter l’édifice.
Le bras de fer révèle une vérité plus large sur le capitalisme nigérian : l’imbrication entre l’État et les grands conglomérats y est telle que nul ne sait plus où s’arrête l’intérêt public et où commence l’intérêt privé. Dangote n’est pas un industriel comme un autre ; son groupe pèse sur le ciment, le sucre, l’engrais, et désormais l’énergie, au point de constituer une économie dans l’économie. Quand un tel acteur saisit la justice contre l’État, ce n’est pas un plaideur ordinaire, c’est un contre-pouvoir qui s’affirme.
Car derrière les licences se cache un écosystème entier. Pendant des années, l’importation de carburant a engraissé une nébuleuse de négociants, d’intermédiaires et de fonctionnaires, dont certains tiraient profit d’une subvention opaque que personne ne parvenait à auditer. Démanteler ce système, c’est s’attaquer à des intérêts puissants, capables de freiner la livraison du brut, de retarder les agréments ou de plaider à leur tour devant les tribunaux. La guerre du carburant est aussi une guerre de réseaux.
L’enjeu déborde d’ailleurs les frontières nigérianes. Avec une capacité excédentaire, la raffinerie de Lekki vise déjà les marchés voisins du golfe de Guinée et de l’Afrique de l’Ouest, du Ghana au Cameroun, longtemps tributaires des cargaisons européennes. Dangote rêve d’un hub continental du raffinage ; mais ce rêve se heurte d’abord à la bataille livrée sur son propre sol, où se décide la crédibilité de tout le projet.
L’issue judiciaire importera moins que le précédent. Si la Cour donne raison à Dangote, elle consacrera la primauté de la production nationale et, du même coup, la position dominante d’un seul homme sur le carburant de plus de deux cents millions de Nigérians. Si elle déboute le groupe, elle réaffirmera le droit de l’État à organiser la concurrence, au risque de décourager les investissements massifs dont le pays a besoin. Aucune des deux options n’est confortable.
Le Nigeria pensait avoir réglé son problème énergétique en construisant la raffinerie de tous les records. Il découvre qu’une infrastructure ne crée pas, à elle seule, un marché apaisé. La vraie question, que le tribunal de Lagos ne tranchera pas, est politique : un pays peut-il troquer sa dépendance aux importations contre la dépendance à un monopole domestique, et appeler cela une souveraineté ?















