Après avoir repris Khartoum, l’armée soudanaise prépare la reconquête du Kordofan. Les Forces de soutien rapide y multiplient les frappes de drones. Le général Burhan cherche des appuis à Doha, l’Arabie saoudite dénonce des ingérences. Trois ans de guerre, 14 millions de déplacés, et une partition qui s’installe. Qui peut encore arrêter la cassure ?

El-Obeid, capitale du Nord-Kordofan, vit au rythme des sirènes. Les drones des Forces de soutien rapide y frappent presque chaque jour : marchés, hôpitaux, quartiers résidentiels. À quelques centaines de kilomètres, l’armée soudanaise fourbit ce qui s’annonce comme l’offensive la plus lourde depuis la reprise de Khartoum, en mars. Reconquérir le Kordofan, puis le Darfour, supposerait une préparation supérieure à celle qui a permis de reprendre la capitale. Pendant que les états-majors planifient, le général Abdel Fattah al-Burhan multiplie les déplacements diplomatiques. Le Soudan est entré dans la phase la plus trouble d’une guerre : celle où l’on prépare en même temps la grande bataille et la sortie de crise.

La guerre déclenchée en avril 2023 entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide du général Mohamed Hamdane Daglo, dit Hemedti, a déjà produit la pire crise de déplacement au monde : plus de 14 millions de personnes arrachées à leur foyer, selon les Nations unies. La reprise de Khartoum par l’armée, au printemps, a redessiné la carte sans clore le conflit. Hemedti contrôle l’essentiel du Darfour, où ses hommes se sont emparés d’El-Fasher fin 2025, et a esquissé les contours d’un pouvoir parallèle. Le pays se scinde de fait : un Soudan de l’armée à l’est et au centre, un Soudan des paramilitaires à l’ouest.

Le Kordofan est le verrou. Cette région-charnière commande les routes entre le Darfour et la vallée du Nil, et borde des champs pétroliers qui irriguent encore, pour partie, les finances de Khartoum. Qui tient le Kordofan tient la possibilité de reconquérir l’ouest ou, à l’inverse, de marcher de nouveau sur la capitale. C’est pourquoi les Forces de soutien rapide y ont concentré leurs frappes : faute de pouvoir tenir le terrain face à une armée mieux dotée en aviation, elles cherchent à le rendre invivable. Entre janvier et la mi-mars, plus de 500 civils y auraient été tués, selon des estimations relayées par les agences onusiennes. La bataille du Kordofan ne sera pas un duel d’armées : ce sera, d’abord, une épreuve infligée aux populations.

La seconde clé est extérieure. Aucun des deux camps ne se bat seul. Les soutiens régionaux, en armes, en drones, en carburant, prolongent une guerre que l’épuisement aurait pu éteindre. Le Conseil de sécurité a condamné les attaques des paramilitaires au Kordofan ; l’Arabie saoudite a dénoncé une ingérence étrangère après des frappes meurtrières. Reçu à Doha par l’émir Tamim ben Hamad Al-Thani, Abdel Fattah al-Burhan cherche à élargir son socle d’appuis et à reprendre la main diplomatique. Car la médiation existe : un format réunissant Washington, Riyad, Le Caire et Abou Dhabi tente, par intermittence, de rapprocher des positions inconciliables. Le Qatar s’y ajoute désormais comme acteur, fort de ses relais dans la région.

Mais la diplomatie bute sur une logique implacable. Tant que chacun croit pouvoir l’emporter sur le terrain, nul n’a intérêt à signer. L’armée veut capitaliser sur l’élan de Khartoum ; les Forces de soutien rapide misent sur l’usure et sur leur ancrage au Darfour. La partition de fait arrange même certains acteurs, qui préfèrent un Soudan coupé en deux à un Soudan réunifié sous l’autre camp. Les médiateurs, eux, peinent à parler d’une seule voix, leurs propres rivalités se rejouant sur le dos de Khartoum. Le résultat est une guerre qui se régionalise sans se résoudre, et une carte qui se fige le long d’une ligne de fracture.

Sur le plan humanitaire, l’addition est déjà vertigineuse. Famine documentée dans plusieurs localités, système de santé effondré, économie disloquée : le Soudan ne se contente pas de se diviser, il s’effondre. Chaque mois de combats supplémentaire rend la réunification plus théorique, car il installe des administrations parallèles, des économies de guerre et des loyautés qui survivent aux cessez-le-feu. La partition n’a pas besoin d’être proclamée pour devenir irréversible. Elle s’installe par l’usage, par la durée, par l’habitude prise de vivre sous deux pouvoirs distincts. C’est précisément ce que la bataille du Kordofan risque de sceller, quel qu’en soit le vainqueur.

Au-delà des frontières, l’onde de choc se propage. Le Tchad accueille des centaines de milliers de réfugiés soudanais, le Soudan du Sud voit ses recettes pétrolières menacées par les combats le long des oléoducs, l’Égypte surveille avec inquiétude la stabilité de son voisin méridional. La guerre soudanaise n’est plus une affaire intérieure : elle redessine les équilibres de la Corne de l’Afrique et du Sahel oriental, alimente les trafics et déplace des populations sur des milliers de kilomètres. C’est aussi pour cela que les puissances extérieures s’y investissent, chacune cherchant à ne pas laisser le champ libre à ses rivales. Le Soudan est devenu un théâtre où se jouent des parties qui le dépassent, et dont les habitants paient le prix fort.

Le Soudan teste une hypothèse glaçante : celle d’un État qui se défait sans qu’aucun vainqueur n’émerge. L’offensive du Kordofan tranchera peut-être un front, pas la guerre. Et chaque victoire arrachée par les armes éloigne un peu plus l’idée d’un Soudan réunifié. La médiation de Doha, comme celles qui l’ont précédée, ne pèsera que si les parrains extérieurs cessent d’alimenter les deux camps à la fois. À défaut, la question ne sera bientôt plus de savoir qui gagne la guerre, mais combien de Soudans en sortiront. Et ce décompte, aucune capitale ne souhaite l’écrire la première.