Pour la première fois en dix-sept ans, la dette publique sud-africaine cesse de gonfler. Le ministre Enoch Godongwana en a fait son trophée. Mais cette semaine, au Parlement, chaque vote de budget départemental éprouve la cohésion du gouvernement d’union. La rigueur qui rassure les marchés peut-elle tenir la coalition ?

Au Cap, la semaine parlementaire n’a rien d’ordinaire. Débats sur les votes de budget des ministères en mini-séances plénières, séance de questions au président Cyril Ramaphosa, déplacement du Conseil national des provinces vers le Nord-Ouest. Derrière la chorégraphie institutionnelle, un enjeu unique : faire adopter, ligne par ligne, un budget de consolidation. Car le gouvernement d’union nationale, né de la perte de la majorité absolue de l’ANC en 2024, ne dispose plus du confort d’antan. Chaque crédit voté est une négociation. Chaque abstention, un signal. La rigueur budgétaire sud-africaine se joue désormais au vote, pas seulement dans les tableurs du Trésor.

Le contexte donne le vertige. Présenté en février par le ministre des Finances Enoch Godongwana, après plusieurs reports en 2025, le budget 2026-2027 acte un tournant : pour la première fois en dix-sept ans, a-t-il déclaré, la dette publique va se stabiliser avant de refluer. Après un pic proche de 80 % du produit intérieur brut en septembre 2025, elle reculerait à 77,3 % en 2026-2027, puis à 76,5 % l’année suivante. La croissance, elle, reste anémique, attendue autour de 1,6 % en 2026. Et la dépense de sécurité augmente, dans un pays qui compte plus de soixante homicides par jour.

Le pari de Godongwana est clair : restaurer la crédibilité budgétaire pour faire baisser le coût de la dette. Le service de la dette engloutit déjà une part croissante des recettes, davantage que certains postes sociaux essentiels, selon le Trésor. Stabiliser le ratio, c’est desserrer à terme cet étau et reconstituer des marges de manœuvre. Les agences de notation et les détenteurs d’obligations en rand surveillent ce point précis ; un dérapage rallumerait la prime de risque et renchérirait chaque emprunt futur. Le ministre a donc tenu la ligne : pas de creusement durable du déficit, recettes fiscales préservées, dépense contenue. Une orthodoxie assumée, rare dans un pays où la pression sociale est immense et le chômage proche d’un tiers de la population active.

Mais la consolidation a un prix politique. Comprimer la dépense, c’est arbitrer entre des services publics déjà sous tension : hôpitaux débordés, communes en quasi-faillite, entreprises publiques convalescentes comme Eskom et Transnet. La gauche de l’échiquier, et notamment l’Economic Freedom Fighters comme le parti uMkhonto weSizwe de Jacob Zuma, dénoncent une austérité déguisée qui frapperait les plus pauvres. La hausse avortée de la taxe sur la valeur ajoutée, retirée en 2025 sous la pression, a montré combien chaque levier fiscal est miné. Godongwana avance donc sur une ligne de crête : trop de rigueur fracture la coalition, trop de laxisme fâche les marchés et les créanciers.

Le terrain de friction le plus sensible reste la protection sociale. L’Afrique du Sud verse des allocations à plus de vingt-huit millions de personnes, et la question de pérenniser, voire d’élargir, le revenu de soutien social hérité de la pandémie revient à chaque budget. Le maintenir coûte cher ; le supprimer serait politiquement explosif dans un pays où le chômage des jeunes dépasse la moitié de cette classe d’âge. Le ministre doit aussi composer avec les exigences salariales de la fonction publique, dont la masse pèse lourd dans la dépense courante. Chacun de ces arbitrages oppose la logique du Trésor à celle des partenaires sociaux et des partis de la coalition. La consolidation n’est pas qu’une affaire de chiffres : c’est une suite de choix qui dessinent, en creux, le contrat social sud-africain.

C’est ici que la semaine parlementaire devient un test grandeur nature. L’ANC et l’Alliance démocratique, piliers du gouvernement d’union, divergent sur l’ampleur des privatisations et sur le rôle de l’État dans l’économie. Faire voter les budgets des ministères oblige à recoudre, dossier après dossier, une majorité que rien ne garantit d’avance. Une défection de l’Alliance démocratique sur un portefeuille sensible, un coup d’éclat d’un partenaire mineur, et l’édifice tremble. Cyril Ramaphosa, fragilisé par ailleurs sur le plan intérieur, joue gros : l’adoption sans accroc du budget prouverait que sa coalition gouverne ; un blocage nourrirait le récit d’un attelage ingouvernable, à un an des élections municipales.

L’enjeu dépasse les frontières sud-africaines. Première économie industrialisée du continent, Pretoria sert d’étalon aux investisseurs qui jaugent le risque africain. Une consolidation réussie, conduite par une coalition, enverrait un signal puissant : la discipline budgétaire n’est pas l’apanage des pouvoirs autoritaires, elle peut naître du compromis démocratique. Un échec, à l’inverse, accréditerait la thèse inverse, celle de démocraties incapables de tenir le cap face aux urgences sociales. Le vote du budget, exercice technique en apparence, porte donc une charge politique qui se lit bien au-delà du Cap, jusque dans les salles de marché de Londres et de New York.

L’Afrique du Sud offre un cas presque inédit sur le continent : une consolidation budgétaire conduite non par un pouvoir fort, mais par une coalition fragile contrainte au compromis permanent. Le succès macroéconomique, s’il se confirme, sera aussi une victoire de la mécanique parlementaire. L’échec, lui, ne viendrait pas des marchés, mais des bancs de l’Assemblée. La vraie question n’est plus de savoir si Pretoria peut stabiliser sa dette. C’est de savoir si une démocratie de coalition, encore neuve, saura tenir une rigueur que les urnes, dans dix-huit mois, pourraient lui faire payer.