Le 9 septembre à Dakar, la BCEAO a maintenu son taux directeur à 3 %, malgré une inflation contenue à 1,7 % et des Trésors nationaux à court de souffle. Un statu quo qui, du Sénégal endetté au Sahel en guerre, arbitre entre la stabilité du franc CFA et le financement des États.

Par Tunde Adeyemi

Le message tient en un mot: continuité. Le mercredi 9 septembre 2026, à Dakar, le Comité de politique monétaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a maintenu son principal taux directeur à 3 %, inchangé depuis le 16 mars. Le taux du guichet de prêt marginal reste à 5 %, le coefficient des réserves obligatoires à 3 %. Ne rien changer, quand la moitié des gouvernements de la zone réclame de l’air budgétaire, n’est pourtant pas une décision neutre. C’est un arbitrage, et il en dit long sur les priorités de l’institution.

La BCEAO n’est pas une banque centrale ordinaire. Elle bat monnaie pour les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, du géant ivoirien aux économies de guerre du Sahel, et son franc CFA reste arrimé à l’euro par une parité fixe. Cet ancrage impose une discipline: pour défendre la parité et contenir les prix, l’institution de Dakar ne peut s’écarter durablement de l’orthodoxie. À sa décharge, la conjoncture lui laisse de la marge. L’activité a progressé de 6 % au deuxième trimestre en glissement annuel, la Banque table sur 6,1 % pour l’ensemble de 2026, et l’inflation, revenue à 1,7 % en août, demeure sous le seuil de vigilance.

Le premier ressort de la décision est donc la défense de la stabilité. Tant que les prix restent contenus et la croissance solide, abaisser les taux ferait courir un risque inutile à la parité et aux réserves de change. Le gouverneur Jean-Claude Kassi Brou en a fait la pédagogie: la prudence protège le pouvoir d’achat des ménages et la crédibilité de la signature régionale. Dans un environnement mondial encore incertain, où le renchérissement de l’énergie pèse sur les importateurs, tenir la ligne est une manière de rassurer les investisseurs et de garder ouvert l’accès des États au marché régional de la dette.

Mais c’est précisément là que la voie devient étroite. Car derrière la moyenne flatteuse de l’Union se cachent des situations violemment contrastées. Le Sénégal sort d’une crise de la dette cachée et négocie sous la surveillance du Fonds monétaire international. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger financent des économies de guerre tout en revendiquant leur souveraineté. Plusieurs Trésors nationaux se pressent sur le marché des titres publics de l’Union pour se refinancer, à des coûts que des taux directeurs élevés maintiennent sous tension. Pour ces gouvernements, chaque point de base compte, et une banque centrale prudente ressemble vite à une banque centrale sourde.

Le dilemme est celui de toute union monétaire: un seul taux pour des économies qui n’avancent pas au même rythme. Ce qui convient à la Côte d’Ivoire, locomotive régionale, ne répond pas aux besoins d’un État sahélien asphyxié par l’effort de guerre ou d’un Sénégal contraint à l’ajustement. La BCEAO doit fixer un curseur unique là où huit trajectoires divergent. Elle choisit, ce faisant, de privilégier l’ancre commune plutôt que le soulagement de tel ou tel budget. C’est un choix défendable, mais qui a un coût politique: il expose l’institution au reproche de servir la stabilité des uns au détriment du développement des autres.

Le paradoxe se lit dans les bilans bancaires. Faute d’alternatives, les banques de l’Union placent une part croissante de leurs ressources dans les titres souverains, si bien que l’épargne régionale finance d’abord les déficits publics plutôt que l’investissement productif. Un assouplissement monétaire abaisserait le coût de cette dette, mais il risquerait d’ancrer plus encore ce réflexe de facilité, au détriment du crédit aux entreprises. En figeant son taux, la BCEAO refuse aussi d’alimenter cette dépendance, quitte à laisser les Trésors composer avec des conditions de marché exigeantes.

Ce reproche n’est pas théorique. Il nourrit, en toile de fond, le vieux débat sur le franc CFA et sur la souveraineté monétaire, ravivé par les ruptures sahéliennes et par les projets de monnaie alternative agités dans la région. Chaque décision de maintien devient alors un argument dans une controverse plus large: à qui profite la monnaie commune, et qui en supporte les contraintes ? La BCEAO répond par les chiffres, une inflation maîtrisée et une croissance soutenue, quand ses détracteurs répondent par la politique, celle d’une autonomie budgétaire jugée insuffisante. Les deux langages ne se rencontrent guère.

L’institution avance pourtant un argument de fond que ses critiques sous-estiment. Une monnaie crédible et une inflation basse sont, à long terme, la meilleure protection des plus modestes, ceux que l’envolée des prix frappe en premier. Sacrifier la stabilité pour financer les déficits offrirait un répit immédiat et une facture différée, sous forme de dépréciation et de vie chère. Entre le court terme des Trésors et le long terme des ménages, la Banque de Dakar a tranché pour le second. Reste que ce pari suppose que les États, de leur côté, assainissent leurs finances, condition sans laquelle la rigueur monétaire ne fait que déplacer la douleur.

La question qui se pose désormais, au-delà de la seule réunion de septembre, est celle de savoir combien de temps un taux unique pourra tenir ensemble des économies aussi dissemblables. En définitive, le taux directeur de la BCEAO n’est pas seulement un instrument technique; il redessine les rapports de force entre une orthodoxie régionale et des souverainetés budgétaires à bout de souffle. Dakar a choisi la stabilité. Il appartient maintenant aux capitales de prouver qu’elles savent en faire bon usage, plutôt que d’en attendre, chaque trimestre, la relâche.