
Médecins sans frontières alerte : au Soudan, plus d’un tiers des structures de santé sont hors service. La fin des financements de l’USAID et un plan de l’ONU sous-doté achèvent, par l’asphyxie, ce que trois ans de guerre avaient commencé par les armes. La survie de millions de civils devient une variable de la géopolitique de l’aide.
Par Karim Benyahia
L’alerte est tombée le lundi 8 septembre 2026, et elle a la sécheresse d’un constat clinique. Médecins sans frontières a prévenu que le système de santé soudanais était au bord de l’effondrement total, à mesure que les coupes de l’aide internationale forcent la fermeture de cliniques à travers le pays. Selon l’organisation, environ trente-sept pour cent des structures de santé sont désormais hors service, laissant des millions de personnes sans accès aux soins de base. Le chiffre, à lui seul, résume une bascule, celle d’un pays où la guerre a d’abord détruit les hôpitaux par les armes, et où le retrait des financements achève désormais de les fermer par l’asphyxie. Le Soudan entre ainsi dans une phase où la crise sanitaire cesse d’être un dommage collatéral pour devenir une menace de masse.
Le mécanisme de cet effondrement est financier autant que militaire. La fin, en juin, des subventions américaines de l’USAID a privé le secteur d’un pilier de son financement, au moment où le plan de réponse humanitaire des Nations unies pour le pays n’était lui-même financé qu’à hauteur de quarante et un pour cent. Le résultat est arithmétique, un nombre croissant de patients se reporte sur un nombre décroissant de structures encore ouvertes, tandis que certaines régions connaissent une intensification des combats et des déplacements. À cette double contrainte s’ajoute une donnée qui aggrave tout, l’insécurité alimentaire, avec quelque dix-neuf millions et demi de personnes confrontées à des niveaux de faim critiques, dans un pays où soigner et nourrir sont devenus deux urgences concurrentes pour des moyens qui s’amenuisent.
Face à ce tableau, la parole revient d’abord aux humanitaires, faute d’un État en mesure d’assurer la continuité des soins. Le chef de mission de MSF au Soudan, Mohammad Ibrahim, a exhorté les donateurs à protéger les services de santé essentiels et à fournir un financement soutenu et souple. Depuis un hôpital que l’organisation gère au camp de réfugiés d’Um Rakuba, Fabrizio Locuratolo a décrit un engrenage, des rations alimentaires qui diminuent, des programmes de protection démantelés, et des filets de sécurité qui se dérobent, laissant les réfugiés totalement exposés. Sur le plan politique, le pouvoir de fait reste tenu par le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhan, qui avait confié en mai 2025 la primature à un ancien responsable des Nations unies, Kamil Idris, après la reprise de Khartoum au printemps de la même année.
Sur le terrain, la fermeture d’une clinique n’est pas une statistique, c’est une distance. Chaque structure hors service allonge le trajet d’une femme sur le point d’accoucher, d’un enfant fiévreux, d’un blessé qui ne peut attendre, dans un pays où les routes sont coupées et où le carburant manque. Les régions les plus touchées cumulent les handicaps, l’éloignement, l’insécurité et la pauvreté, de sorte que le recul de l’offre de soins frappe d’abord ceux qui en avaient le plus besoin. L’écart entre l’objectif affiché par la communauté internationale, celui d’un accès universel aux soins vitaux, et la réalité d’un maillage sanitaire qui se défait, se mesure en vies que l’on ne compte plus, faute d’un système capable seulement de les enregistrer.
À l’échelon des organisations, la crise soudanaise met en lumière la fragilité d’une économie de l’aide devenue dépendante de quelques bailleurs. Lorsque l’un d’eux se retire, l’ensemble de l’édifice vacille, car les acteurs de terrain, ONG médicales, agences onusiennes, structures locales, fonctionnent sur des financements courts, fléchés et révocables. Le retrait américain, décidé loin de Khartoum, se traduit en fermetures très concrètes de dispensaires, révélant une chaîne où la décision budgétaire d’un pays et la survie d’un patient d’un autre sont reliées par un fil ténu. Les organisations restées sur place se retrouvent à arbitrer l’insoutenable, choisir quels programmes maintenir et lesquels sacrifier, dans un pays qui aurait besoin de tous.
Derrière le drame humanitaire se joue une bataille d’influence. Le désengagement d’un grand donateur occidental laisse un vide que d’autres puissances, régionales et globales, observent, dans un pays stratégique par sa position entre la Corne, le Sahel et le monde arabe, et par ses ressources. La guerre elle-même, qui oppose depuis avril 2023 l’armée aux Forces de soutien rapide, a déjà fait au moins cinquante-neuf mille morts et provoqué le déplacement de quatorze millions de personnes, alimentée par des soutiens extérieurs concurrents. Pour les Soudanais, la voie est étroite, entre une guerre qui ne finit pas et une aide qui se retire, sans qu’aucun des acteurs armés ne paraisse pressé de faire de la santé des civils une priorité. La géopolitique de l’aide devient ainsi le prolongement, par d’autres moyens, de la géopolitique de la guerre.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas soudanais, est celle de savoir qui finance la survie quand les grands bailleurs se retirent et que l’État a disparu. L’alerte de MSF n’est pas seulement un appel de fonds, elle expose la limite d’un modèle humanitaire conçu pour amortir des crises brèves, et sommé de tenir une guerre qui entre dans sa quatrième année. Le Soudan devient le test grandeur nature de cette limite. En définitive, l’aide internationale n’est pas seulement un geste de solidarité, elle redessine les rapports de force autour d’un pays exsangue, où le financement tient lieu de survie, et son absence, de sentence.















