
À trois mois d’une présidentielle où il briguera un troisième mandat, Adama Barrow a décrété l’état d’urgence sur l’électricité. Des coupures de quarante-huit heures et des émeutes à Banjul transforment une panne de réseau en épreuve politique pour un pouvoir sommé de tenir ses promesses.
Par Aïssatou Diallo
Banjul vit depuis le mardi 8 septembre 2026 au rythme d’une décision rare dans l’histoire récente de la Gambie. Ce jour-là, le président Adama Barrow a décrété l’état d’urgence sur l’électricité, après une nuit d’émeutes qui a vu des manifestants brûler des pneus, bloquer des routes et marcher sur le siège de la compagnie nationale d’eau et d’électricité, la NAWEC, ainsi que sur la résidence du vice-président, à Banjul comme à Farato. La police a dispersé la foule à coups de gaz lacrymogènes près du carrefour de Westfield. Dans certaines localités, le courant avait disparu jusqu’à quarante-huit heures d’affilée. Pour un pays d’environ deux millions et demi d’habitants, dont l’économie de services vit de la lumière autant que de la confiance, la panne a cessé d’être technique pour devenir politique, à trois mois d’une présidentielle prévue en décembre.
Le mécanisme de la crise est connu, mais il s’est aggravé au pire moment. La NAWEC, monopole public de production et de distribution, dépend d’un parc thermique vieillissant et d’importations acheminées par les lignes régionales d’interconnexion. Son directeur général, Gallo Saidy, a attribué les coupures à la réduction des livraisons d’électricité en provenance du Sénégal et de la Guinée, à une pluviométrie saisonnière plus faible et à des avaries techniques sur les lignes d’import. Une première version de la compagnie avait même évoqué, parmi les facteurs, le dérèglement climatique et des tensions internationales, avant de resserrer son propos. Derrière l’énumération se lit une vérité plus dure, celle d’un réseau qui n’a aucune marge, où la moindre défaillance en amont se traduit aussitôt par l’obscurité en aval.
La réponse de l’exécutif a pris la forme d’un calendrier. Adama Barrow a promis l’installation d’un groupe électrogène de vingt-quatre mégawatts à Brikama et d’une centrale solaire de cinquante mégawatts à Soma d’ici la fin du mois d’octobre. La précision de l’échéance est inhabituelle pour un gouvernement en campagne, et elle en dit long sur l’urgence ressentie au sommet de l’État. Le chef de l’État a joint à l’annonce un appel au calme, demandant à ses concitoyens de ne pas détruire dans un moment de colère ce qu’il avait fallu tant d’années à conquérir. La formule, empruntée au registre de l’unité nationale, cherche à transformer une colère sociale en patience civique. Reste que promettre des mégawatts en octobre, à un électorat privé de courant en septembre, revient à demander une confiance dont la réserve s’épuise vite. Dans les quartiers, la parole officielle peine à convaincre ceux qui allument des bougies au crépuscule.
Sur le terrain, ce sont les ménages et les petits métiers qui encaissent d’abord. Les ateliers de soudure, les salons de coiffure, les échoppes de couture, les vendeurs de produits frais et les cybercafés qui font l’ordinaire de l’économie urbaine gambienne travaillent au rythme du réseau. Quand il tombe, la journée est perdue, la marchandise se gâte, et le générateur privé, quand il existe, dévore en carburant une marge déjà mince. L’écart entre l’objectif affiché, celui d’un service public fiable, et la réalité vécue, celle d’une lumière intermittente, nourrit un ressentiment que les banderoles du parti au pouvoir, endommagées pendant les troubles, ont matérialisé dans la rue. La crise a d’autant plus de force qu’elle touche un besoin élémentaire, sans arbitrage possible entre le nécessaire et le superflu.
À l’échelon supérieur, la crise met en lumière la dépendance de la Gambie à ses voisins et aux mécanismes régionaux. L’électricité importée du Sénégal et de la Guinée, via les infrastructures partagées de l’espace ouest-africain, devait sécuriser l’approvisionnement, elle en révèle au contraire la fragilité, puisque toute réduction en amont se répercute intégralement sur un pays sans capacité de substitution. Les bailleurs et les partenaires techniques, souvent sollicités pour financer les rallonges du réseau, observent une équation devenue familière sur le continent, celle d’un service essentiel confié à un opérateur unique, sous-capitalisé, exposé aux chocs extérieurs. Le pari solaire de Soma, s’il aboutit, desserrerait cette contrainte, mais il ne produira ses effets qu’à un horizon qui dépasse largement celui du calendrier électoral.
C’est là que le dossier bascule du technique au politique. Adama Barrow, au pouvoir depuis 2017, brigue en décembre un nouveau mandat, et l’opposition n’a pas manqué de faire du délestage le symbole d’un bilan. La séquence rappelle une règle que plusieurs capitales africaines ont apprise à leurs dépens, celle qui veut que l’électricité finisse par devenir le raccourci par lequel les électeurs jugent l’ensemble d’un pouvoir. Pour Barrow, la voie est étroite, entre la nécessité de montrer des résultats tangibles avant le scrutin et le risque de voir chaque coupure interprétée comme la preuve d’une promesse non tenue. L’état d’urgence, en concentrant l’attention sur la réponse gouvernementale, engage la crédibilité du président sur une échéance qu’il a lui-même fixée.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gambien, est celle de savoir combien de temps un petit réseau interconnecté peut absorber les chocs de ses voisins sans que la facture se paie dans les urnes. La Gambie n’est pas seule à faire de l’accès à l’électricité le juge de paix de la performance publique, et son épreuve de l’automne dira si la transition solaire, présentée comme la sortie de crise, peut tenir la cadence d’un agenda politique qui, lui, n’attend pas. En définitive, le délestage n’est pas seulement une panne d’infrastructure, il redessine les termes d’un contrat entre gouvernants et gouvernés, où la lumière tient lieu de preuve, et l’obscurité, de verdict.














