Le gouvernement de Tripoli a annoncé le 7 septembre le démantèlement d’une cellule accusée d’avoir frappé, par drones, des dépôts de carburant à Tripoli et à Zawiya. Au moment où la Libye rouvre son sous-sol aux majors, ces attaques rappellent que le pétrole reste l’otage de ses divisions.

Par Karim Benyahia

L’annonce est tombée le 7 septembre, laconique et inquiétante. Le gouvernement d’union nationale, basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies, a fait savoir que son ministère de la Défense avait démantelé une cellule de sabotage et interpellé cinq personnes, de nationalité libyenne et étrangère. Le groupe est soupçonné d’avoir mené, au mois d’août, des frappes de drones chargés d’explosifs contre des réservoirs de pétrole à Tripoli et à Zawiya, ainsi que contre une centrale électrique. D’autres projets auraient été déjoués, dont une attaque visant la centrale de Tripoli-Sud et plusieurs responsables politiques, sécuritaires et militaires. Selon Tripoli, les investigations révèlent un plan coordonné, aux ramifications multiples. Aucune revendication n’avait été rendue publique.

Le moment ne doit rien au hasard. Depuis le début de 2026, la Libye multiplie les gestes en direction de l’industrie pétrolière mondiale. Le pays a lancé, pour la première fois en dix-huit ans, un cycle d’attribution de concessions, et les grandes compagnies internationales, l’italienne Eni, la française TotalEnergies et quelques autres, reviennent prospecter un sous-sol parmi les plus riches d’Afrique. Tripoli affiche l’objectif de porter la production d’environ un million et demi de barils par jour à deux millions à l’horizon 2030. Le pétrole représente la quasi-totalité des recettes de l’État et l’unique ciment d’un pays disloqué : c’est lui qui alimente le budget, paie les fonctionnaires des deux camps et finance, indirectement, les milices. Frapper les installations, c’est viser le cœur du réacteur. La compagnie nationale, qui pilote l’essentiel de la production, table sur des investissements massifs pour relever des sites vieillissants.

Or ce cœur est disputé. Depuis des années, deux exécutifs se partagent le territoire : le gouvernement de Tripoli, dirigé par Abdelhamid Dbeibah, et une administration rivale installée dans l’Est, adossée au maréchal Khalifa Haftar et à ses fils. La compagnie pétrolière nationale, dont le siège est à Tripoli, et la banque centrale, qui répartit les revenus, constituent les véritables enjeux de la rivalité, chaque camp cherchant à contrôler les vannes et la distribution de la rente. La Libye a déjà connu, en 2020, un blocus des terminaux pétroliers imposé par les forces de l’Est, qui avait fait chuter la production à quelques dizaines de milliers de barils par jour. Dans ce contexte, une campagne de sabotage n’est jamais un simple fait divers sécuritaire : elle s’inscrit dans une guerre larvée où l’énergie sert autant de cible que de monnaie d’échange.

Les autorités de Tripoli évoquent « un vaste plan de sabotage interconnecté », impliquant plusieurs acteurs et visant méthodiquement les infrastructures. Elles se gardent toutefois de nommer les commanditaires et de préciser la nationalité des étrangers arrêtés. Ce silence nourrit toutes les hypothèses, de la rivalité entre factions libyennes à l’ingérence de puissances extérieures : la Turquie soutient Tripoli, la Russie et ses supplétifs sont présents à l’Est, et plusieurs capitales régionales avancent leurs pions. Pour un responsable cité par la presse, l’essentiel est ailleurs : démontrer que l’État de Tripoli sait protéger ses actifs stratégiques. La mise en scène du démantèlement vaut message autant que la neutralisation de la menace, à l’adresse des rivaux comme des investisseurs. Les analystes rappellent que la Libye est devenue, depuis 2011, un terrain d’affrontement par procuration où mercenaires et conseillers étrangers se côtoient, brouillant la frontière entre criminalité, terrorisme et rivalité géopolitique.

Car c’est la crédibilité même de la relance qui se joue. Les majors qui envisagent d’investir des milliards dans l’exploration libyenne calculent leur risque au plus juste. La Libye a connu, ces dernières années, des blocages de terminaux, des fermetures de champs et des déclarations de force majeure qui ont amputé sa production et effrayé les investisseurs. Une compagnie internationale n’engage pas ses capitaux et ses ingénieurs sur un site que des drones peuvent viser à tout moment sans une assurance solide sur la sécurité et la stabilité contractuelle. Chaque attaque rappelle que ni l’une ni l’autre ne sont acquises tant que le pays reste politiquement fracturé. Pour Tripoli, la voie est étroite : attirer les capitaux étrangers tout en prouvant qu’il maîtrise un territoire qu’il ne contrôle qu’en partie. Les assureurs, de leur côté, intègrent une prime de risque élevée dans les contrats libyens, renchérissant chaque baril extrait et rognant la compétitivité d’un brut pourtant réputé de bonne qualité.

L’épisode illustre une contradiction plus profonde. La manne pétrolière, censée financer la reconstruction et rapprocher les Libyens, agit aussi comme un aimant à convoitises qui perpétue la division. Tant qu’un règlement politique global et un partage transparent des revenus font défaut, la production restera suspendue à la volonté des factions et à la vulnérabilité des installations. Les cinq hommes arrêtés à Tripoli ne sont, à cet égard, que le symptôme d’un mal institutionnel que nulle opération de sécurité ne saurait guérir à elle seule. La Libye peut multiplier les appels d’offres ; elle ne rassurera durablement les marchés qu’en réunifiant ses institutions.

En définitive, le sabotage des sites pétroliers n’est pas seulement une affaire de police ; il révèle la nature d’un État où le pétrole demeure à la fois le trésor et le talon d’Achille. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est de savoir si un pays peut rouvrir son sous-sol aux investisseurs internationaux avant d’avoir refermé ses fractures internes, ou si la relance des hydrocarbures ne fera qu’attiser les rivalités qu’elle prétend financer.