
Le 9 septembre, le capitaine Ibrahim Traoré a inauguré à la sortie de Bobo-Dioulasso un complexe textile détenu par l’armée, censé habiller soldats et supplétifs avec du coton burkinabè. Derrière les quinze milliards de francs investis se joue un pari : transformer la guerre en levier d’industrialisation nationale.
Par Tunde Adeyemi
Sur l’axe qui relie Bobo-Dioulasso à Orodara, dans la zone de Logofourousso, les métiers à tisser ont été mis en marche ce 9 septembre sous l’œil du chef de l’État. Le complexe industriel textile des forces armées, baptisé TEXFORCES-BF, s’étend sur neuf hectares et a mobilisé quinze milliards de francs CFA. Filature, tissage, confection, bâtiment administratif, entrepôt, infirmerie : l’ensemble se veut une chaîne complète, du fil à l’uniforme. La présidence du Faso en fait une infrastructure « stratégique et unique en Afrique de l’Ouest ». Le même jour, un amphithéâtre de mille deux cents places était livré dans la deuxième ville du pays, seconde vitrine d’une capitale économique que le pouvoir entend ériger en modèle de sa politique d’industrialisation.
L’usine résume une doctrine. Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en 2022, la transition burkinabè a fait de la souveraineté son principe directeur : reprise en main du secteur minier, création d’une compagnie nationale des mines, contrôle renforcé sur la commercialisation du coton. TEXFORCES-BF prolonge cette logique en s’attaquant à un paradoxe ancien. Régulièrement classé parmi les tout premiers producteurs africains de coton, le Burkina Faso exporte l’essentiel de sa fibre à l’état brut, par l’intermédiaire de sociétés comme la SOFITEX, et réimporte les tissus et les tenues qui habillent son armée. Transformer sur place cet « or blanc » pour vêtir les Forces de défense et de sécurité et les Volontaires pour la défense de la patrie revient à combler une dépendance que la guerre contre les groupes jihadistes a rendue à la fois coûteuse et politiquement embarrassante.
Le choix de confier l’outil à l’armée n’a rien d’anodin. Dans un pays où l’effort de guerre absorbe une part croissante des ressources publiques et où le discours officiel fait de l’autosuffisance un impératif patriotique, l’uniforme devient un objet politique autant qu’un vêtement. Le raisonnement dépasse Ouagadougou. Le Mali et le Niger, partenaires au sein de l’Alliance des États du Sahel, tiennent une rhétorique voisine, celle d’une rupture assumée avec des chaînes d’approvisionnement jugées héritées de la tutelle étrangère. La confédération sahélienne multiplie les projets estampillés souveraineté : unités agroalimentaires, raffinage de l’or, transformation locale des matières premières. La promesse tient en une formule : produire ce que l’on consomme, alléger la facture des importations, retenir la valeur ajoutée sur le sol national plutôt que de l’abandonner aux filatures asiatiques. Reste que le slogan est plus aisé à proclamer qu’à faire tourner huit heures par jour.
L’exécution, elle, obéit à une logique plus rétive. Une unité intégrée de filature et de tissage suppose des machines importées, un flux régulier de pièces détachées, une énergie électrique stable et des techniciens qualifiés, autant de maillons qui échappent encore largement à la production locale. Or le Burkina, comme ses voisins, souffre d’un déficit énergétique chronique, et l’approvisionnement en intrants industriels dépend de corridors logistiques exposés à l’insécurité. Les six cents emplois directs annoncés, et les quinze mille emplois indirects espérés, ne se matérialiseront que si l’usine tourne à plein régime et trouve des débouchés au-delà des seules commandes publiques. Or une industrie adossée à la demande de l’armée court le risque de vivre sous perfusion budgétaire, à l’abri de la concurrence, privée du test du marché qui aiguillonne la productivité. Pour la transition, la voie est étroite : faire de TEXFORCES-BF un atelier stratégique sans en faire un gouffre financier.
La question se pose avec la même acuité en amont, chez les cotonculteurs. La filière burkinabè a enchaîné des campagnes difficiles, entre recul des rendements, attaques de ravageurs, cherté des engrais et tensions récurrentes sur le prix payé au producteur. Une usine militaire n’absorbera qu’une fraction de la récolte nationale, et rien ne garantit que la transformation locale se traduise par une meilleure rémunération des paysans tant que les prix demeurent fixés par le haut. Le danger serait d’ériger une vitrine industrielle pendant que la base productive, celle des exploitations familiales, reste vulnérable aux aléas du climat et des cours mondiaux. Un cadre de la filière, cité par la presse locale, résume la prudence ambiante : une inauguration est un début, pas une preuve. La cherté persistante des intrants importés, des engrais aux pesticides, a d’ailleurs contraint l’État à soutenir la campagne pour éviter l’effondrement des surfaces cultivées.
Reste que le geste est politiquement redoutable d’efficacité. Dans un climat où la légitimité du pouvoir se mesure d’abord à ses réalisations visibles, TEXFORCES-BF offre une image saisissante : celle d’un État qui fabrique ses propres uniformes au lieu de les commander à l’extérieur. La souveraineté, ici, se donne autant à voir qu’elle se démontre, et le récit compte parfois davantage que le bilan comptable. Les partenaires régionaux, du Mali au Niger, observeront de près la capacité de l’usine à tenir dans la durée, une fois retombée l’effervescence des discours inauguraux et venu le temps des amortissements.
En définitive, l’industrialisation par la commande militaire n’est pas seulement un projet technique ; elle redessine le rapport de l’État à l’économie et fait de l’armée un acteur industriel de premier plan. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas burkinabè, est de savoir si ce modèle peut irriguer un développement durable et diversifié, ou s’il restera un symbole coûteux, tributaire de la guerre qui l’a fait naître et fragile le jour où celle-ci prendra fin.














