À Libreville, le premier Forum national de l’épargne s’est ouvert le 2 septembre 2026 pour mobiliser l’argent des Gabonais et de la diaspora. En toile de fond, une dette publique projetée à 94 pour cent du PIB en 2027 et un retour espéré sous programme du FMI d’ici la fin d’année.

Par Éliane Moukoko

Le 2 septembre 2026, Libreville a inauguré son premier Forum national de l’épargne pour le développement, avec une ambition assumée : convaincre les Gabonais, au pays comme à l’étranger, de placer leurs économies au service de la transformation nationale. Derrière l’exercice de mobilisation se cache une urgence budgétaire. La dette publique du Gabon, longtemps contenue, glisse dangereusement : de 70,9 pour cent du produit intérieur brut en 2024, elle grimperait à 86,1 pour cent en 2026, puis à 94,3 pour cent en 2027, selon le Fonds monétaire international. Le pari est audacieux dans un pays où l’épargne formelle demeure embryonnaire et où la confiance dans la parole publique s’est érodée au fil des ajustements successifs.

Les chiffres disent l’ampleur du défi. Le déficit budgétaire, subventions comprises, s’est creusé à 8,5 pour cent du PIB en 2025, contre 3,3 pour cent un an plus tôt, et pourrait atteindre 10 pour cent en 2026. Fin novembre 2025, les arriérés de paiement de l’État frôlaient 437 milliards de francs CFA. Pour tenir, Libreville a renoué avec les marchés internationaux : le 30 juillet 2026, le pays a levé 530 milliards de francs CFA, soit 920 millions de dollars, au moyen d’un eurobond sursouscrit. Mais chaque émission alourdit un peu plus le fardeau. Le service de la dette absorbe désormais une part croissante des recettes, comprimant d’autant les marges de manœuvre budgétaires d’un État dont les revenus restent adossés à un pétrole en déclin structurel.

Face à cette trajectoire, le président Brice Clotaire Oligui Nguema, au pouvoir depuis le coup d’État d’août 2023 et élu en avril 2025, joue plusieurs cartes de front. La première est domestique : mobiliser l’épargne intérieure et celle de la diaspora à travers des véhicules dédiés, dont le fonds Profidga 360, qui promet de canaliser les capitaux vers l’immobilier, la santé, l’énergie ou l’agriculture, avec un ticket d’entrée abaissé à 250 euros pour viser plusieurs milliers de souscripteurs. La seconde est extérieure : négocier, après cinq ans de suspension, un nouveau programme avec le FMI, dont une mission est attendue à Libreville en septembre. Le fonds Profidga 360 s’appuie sur un club d’investissement baptisé Mbigoo, qui vise plusieurs milliers de membres d’ici la fin de l’année, pariant sur le patriotisme économique d’une diaspora dispersée entre Paris, Libreville et les grandes métropoles du continent.

Sur le papier, l’appel à l’épargne nationale flatte un discours de souveraineté financière très en vogue. Dans la réalité, il se heurte à la faiblesse du revenu disponible et à une défiance tenace envers les institutions financières. Le Gabon reste un pays où la rente pétrolière irrigue une minorité tandis que le chômage des jeunes demeure massif et que les services publics se dégradent. Demander à des ménages fragilisés de financer l’État, quand celui-ci peine à honorer ses fournisseurs et ses arriérés, revient à parier sur une confiance que la gestion publique n’a guère nourrie ces dernières années. Les précédents appels à l’épargne obligataire domestique, dans la région, ont souvent buté sur la même limite : sans rendement crédible ni garantie solide, l’argent des ménages préfère l’immobilier tangible ou l’informel aux promesses de l’État.

L’affaire dépasse d’ailleurs les frontières gabonaises. En multipliant les émissions sur le marché régional, l’État s’expose et expose les banques de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, gorgées de titres souverains dont la valeur dépend de la solvabilité de Libreville. Le FMI a mis en garde contre cette boulimie d’endettement qui menace la stabilité financière de toute la zone franc d’Afrique centrale. Les intermédiaires financiers se retrouvent pris en tenaille entre le besoin de placements rémunérateurs et le risque d’une concentration excessive sur un émetteur dont la signature se fragilise. Un défaut, même partiel, se propagerait par ricochet aux bilans bancaires régionaux, transformant un problème gabonais en risque systémique pour six pays partageant la même monnaie.

Le rapport de force avec les créanciers et les institutions de Bretton Woods structure désormais la politique gabonaise. Oligui Nguema revendique une souveraineté assumée et pose des lignes rouges, tout en réclamant un programme qui rassurerait les marchés et débloquerait des financements concessionnels. L’équilibre est instable : trop de rigueur étouffe la relance par l’investissement public qui fonde sa légitimité ; trop de laxisme précipite le pays vers le mur de la dette. Entre le marteau des bailleurs et l’enclume de la rue, le nouvel homme fort de Libreville avance sur une ligne de crête étroite. Les investisseurs, eux, attendront des actes plutôt que des discours avant de rouvrir grand les vannes du crédit.

En définitive, le Forum de l’épargne n’est pas qu’une opération de communication ; il révèle la difficulté d’un État rentier à financer autrement que par la dette une ambition de transformation. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si l’appel à l’épargne citoyenne et à la diaspora peut réellement se substituer aux marchés et aux bailleurs, ou s’il n’en constitue qu’un supplément d’âme. Pour le Gabon, la réponse dira si la relance en cours est un véritable décollage ou un simple sursis financé à crédit. Le calendrier, resserré autour de la fin 2026, ne laisse guère de place à l’erreur.