
Lancé le 4 septembre à Kigali par le FIDA et le groupe bancaire Equity, le dispositif ARCAFIM veut injecter deux cents millions de dollars dans l’adaptation agricole de quatre pays d’Afrique de l’Est. Son ambition : atteindre enfin les producteurs que la finance climatique ignore d’ordinaire.
Par Chioma Bennett
C’est en marge du Forum africain sur les systèmes alimentaires, grand-messe annuelle de l’agriculture continentale réunie cette année à Kigali, que le Fonds international de développement agricole et le groupe bancaire kényan Equity ont dévoilé, le 4 septembre, un mécanisme au nom technocratique : ARCAFIM, pour Africa Rural Climate Adaptation Finance Mechanism. Derrière l’acronyme, une promesse ambitieuse : mobiliser deux cents millions de dollars sur douze ans pour aider les petits producteurs du Kenya, de l’Ouganda, de la Tanzanie et du Rwanda à s’adapter au dérèglement du climat. Dans une région où l’agriculture pluviale nourrit des dizaines de millions de familles et pèse lourd dans l’emploi et le produit intérieur, l’enjeu n’a rien d’abstrait.
L’architecture financière trahit l’esprit du projet. Sur les deux cents millions annoncés, cent quatre-vingts prendront la forme de prêts et une vingtaine celle d’une assistance technique. Equity engagera quatre-vingt-dix millions sur son propre bilan, en contrepartie de financements concessionnels apportés par des partenaires publics : le Fonds vert pour le climat, la Finlande, le Fonds nordique de développement, le Danemark et l’Union européenne. Les crédits doivent financer l’irrigation et la collecte des eaux, la résilience de l’élevage, le stockage après récolte, les énergies renouvelables et la transformation agroalimentaire. Les promoteurs visent quelque deux cent soixante mille petits exploitants et cinq cents micro, petites et moyennes entreprises rurales. Le choix d’Equity n’est pas fortuit : le groupe revendique l’un des réseaux d’agences et d’agents bancaires les plus denses d’Afrique de l’Est, jusque dans les zones rurales que les institutions financières classiques délaissent.
Le montage relève de la finance mixte, cette blended finance devenue le mot d’ordre des bailleurs. L’idée est simple : utiliser l’argent public et concessionnel pour absorber une partie du risque et attirer, en face, des capitaux privés qui, seuls, ne s’aventureraient pas jusqu’au dernier kilomètre du monde rural. Car c’est là que le bât blesse. La finance climatique mondiale, chiffrée en centaines de milliards de dollars, se concentre sur l’atténuation, les grandes infrastructures et les métropoles ; elle atteint rarement le paysan qui voit sa saison des pluies se dérégler. Les institutions multilatérales estiment que l’Afrique ne reçoit qu’une part infime des financements d’adaptation dont elle aurait besoin, et que ceux-ci arrivent trop tard et trop haut dans la chaîne. ARCAFIM prétend renverser cette logique en faisant transiter les fonds par un réseau bancaire déjà implanté dans les campagnes est-africaines.
L’intention est louable, la mécanique plus discutable. Faire reposer l’essentiel du dispositif sur des prêts, fût-ce à des conditions douces, revient à endetter des producteurs déjà exposés à des chocs qu’ils n’ont pas provoqués. L’adaptation, contrairement à un investissement productif classique, ne génère pas toujours de revenu immédiat : construire une retenue d’eau ou diversifier ses cultures protège contre une perte future sans garantir le surplus qui permettra de rembourser. Le soupçon, récurrent face à la finance mixte, est qu’elle sécurise d’abord les bilans bancaires avant de servir les agriculteurs, et que la part réservée aux dons, l’assistance technique, reste marginale au regard des prêts. Pour les bailleurs, la voie est étroite : dérisquer l’investissement sans transférer le risque aux plus vulnérables, ni transformer une politique d’adaptation en machine à surendettement rural.
Le contexte régional donne au pari toute son acuité. Au Rwanda, l’inflation est repartie à la hausse sous l’effet du renchérissement du carburant, des engrais et du transport, tandis que la croissance repose encore largement sur une agriculture exposée aux sécheresses et aux pluies diluviennes. En Ouganda, en Tanzanie comme au Kenya, la petite exploitation demeure le premier employeur et la première victime des aléas climatiques, des invasions de criquets aux inondations. En retenant ces quatre pays de la Communauté d’Afrique de l’Est, ARCAFIM s’inscrit dans un espace d’intégration régionale qui cherche à mutualiser ses réponses, mais où les capacités administratives et bancaires varient fortement d’un pays à l’autre, et où la confiance des paysans envers le crédit formel reste à conquérir. Les banques centrales de la région relèvent par ailleurs leurs taux pour contenir l’inflation, ce qui renchérit d’autant le crédit destiné aux campagnes.
Reste la question de l’échelle. Deux cents millions de dollars pour deux cent soixante mille exploitations représentent, en moyenne, moins de huit cents dollars par bénéficiaire potentiel, étalés sur plus d’une décennie. Le montant paraît modeste au regard des besoins d’adaptation du continent, évalués par les institutions financières à des dizaines de milliards par an. ARCAFIM vaut donc moins par sa taille que par sa méthode : s’il démontre qu’un canal bancaire peut acheminer efficacement de la finance climatique jusqu’aux villages, il servira de modèle réplicable ; s’il échoue, il nourrira le scepticisme sur la capacité des montages complexes à tenir leurs promesses. À titre de comparaison, un seul grand programme national d’irrigation engloutit parfois davantage, signe que le dispositif joue le rôle de démonstrateur plutôt que de réponse d’ensemble.
En définitive, un mécanisme comme ARCAFIM n’est pas seulement un instrument financier ; il met à l’épreuve une idée politique, celle selon laquelle le marché, correctement orienté par l’argent public, saurait réparer une injustice climatique dont les paysans africains ne sont pas responsables. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas est-africain, est de savoir si la finance mixte peut être autre chose qu’un pari d’ingénieurs financiers : un outil qui change, concrètement, la vie de celles et ceux qui cultivent une terre que le climat rend chaque année plus incertaine.














