
Le 24 juin, le Fonds monétaire international a approuvé un nouveau programme de quarante-deux mois pour la Mauritanie. Entre première rente gazière, dette à surveiller et promesse de croissance inclusive, Nouakchott joue sa crédibilité budgétaire sous l’œil d’un bailleur exigeant.
Quatre-vingt-quinze millions de dollars : la somme paraît presque modeste pour un pays qui vient d’entrer dans le club fermé des producteurs de gaz. C’est pourtant le montant du nouveau programme que le conseil d’administration du Fonds monétaire international a validé le 24 juin en faveur de la Mauritanie, un accord de quarante-deux mois adossé à la facilité élargie de crédit et au mécanisme élargi de crédit. Derrière le chiffre, un message limpide. Nouakchott, désormais exportatrice d’hydrocarbures grâce au champ offshore de Grand Tortue Ahmeyim qu’elle partage avec le Sénégal, demeure un État dont la trajectoire budgétaire doit encore être tenue en lisière par un bailleur extérieur. La rente n’efface pas la tutelle ; elle la déplace.
Le programme n’arrive pas en terrain vierge. Il succède à un accord conclu en 2022 et arrivé à échéance au premier semestre 2026, dont le Fonds salue ouvertement les résultats : une croissance soutenue hors secteur extractif, une inflation ramenée sous contrôle, un déficit courant réduit et des réserves de change jugées confortables. Le nouvel arrangement décline trois priorités affichées. Consolider d’abord la stabilité macroéconomique par des institutions plus robustes. Promouvoir ensuite une croissance inclusive par l’investissement dans le capital humain et la réduction de la pauvreté. Améliorer enfin la gouvernance, en particulier celle des entreprises publiques, longtemps zone d’ombre de la gestion mauritanienne. Pour 2026, l’institution de Washington table sur une expansion de 4,7 %, l’une des plus vigoureuses du Maghreb et du Sahel réunis.
Pour le président Mohamed Ould Ghazouani, réélu en 2024, l’enjeu déborde la seule ligne de crédit. La signature d’un programme avec le Fonds vaut label de respectabilité financière : elle rassure les créanciers, conditionne l’accès au crédit concessionnel et sert de boussole aux investisseurs étrangers attirés par le gaz, le minerai de fer de la SNIM et l’or de la mine de Tasiast. Nouakchott a fait de la discipline budgétaire son argument de différenciation dans un Sahel où plusieurs voisins ont claqué la porte aux bailleurs occidentaux. La méthode a un prix politique : elle impose des réformes impopulaires, sur les subventions ou la fiscalité, qu’un pouvoir soucieux de sa paix sociale rechigne toujours à assumer. La gouvernance des entreprises publiques, citée en toutes lettres par le Fonds, devient le test concret de la promesse.
Reste la question que tout programme d’ajustement traîne derrière lui : la croissance affichée se traduit-elle dans la vie des Mauritaniens ? Le pays demeure marqué par une pauvreté tenace, des écarts régionaux béants entre la capitale et l’intérieur, et un marché du travail incapable d’absorber une jeunesse nombreuse. La rente gazière, encore balbutiante, ne génère pour l’heure que peu d’emplois directs : l’extraction offshore est capitalistique, hautement technicienne, pilotée par des majors étrangères comme BP et Kosmos Energy. Le pari de la croissance inclusive suppose donc que l’État convertisse des recettes futures et incertaines en écoles, en dispensaires et en filets sociaux. Or la tentation est constante, chez tout nouveau pétro-État, de financer d’abord le train de vie de l’appareil administratif et les grands projets de prestige.
Entre l’État et le citoyen, c’est tout l’écosystème productif qui guette les retombées. Les petites et moyennes entreprises mauritaniennes, souvent informelles, peinent à accéder au crédit dans un système bancaire étroit, concentré et prudent. La promesse d’un développement du capital humain et d’un climat des affaires assaini ne vaudra que si elle irrigue ces acteurs intermédiaires, et non les seuls conglomérats adossés au pouvoir. Si le Fonds insiste tant sur la transparence des entreprises publiques, c’est précisément parce que l’opacité y nourrit, depuis des années, une économie de connivence qui marginalise les indépendants. La réforme de la gouvernance n’est pas une coquetterie technocratique : elle décide qui, du clan ou du marché, captera la rente naissante.
À cette équation interne s’ajoute une partition régionale délicate. Nouakchott cultive un équilibre rare : partenaire sécuritaire des Occidentaux face à la menace du JNIM, voisine pragmatique de l’Alliance des États du Sahel, interlocutrice du Maroc comme de l’Algérie, et co-actionnaire d’un projet gazier transfrontalier avec un Sénégal lui-même étranglé par sa dette. La manne de Grand Tortue Ahmeyim, dont la première phase a commencé à livrer, place la Mauritanie au carrefour des appétits énergétiques européens en quête d’alternatives au gaz russe. Le programme du Fonds agit ici comme garde-fou : il arrime la gestion de la rente à des règles, au moment précis où la tentation de la dépense rapide guette le pays. La crédibilité financière devient un actif géopolitique autant qu’économique.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas mauritanien, est celle de savoir si un petit État peut transformer une rente naissante en développement durable sans rejouer la malédiction des ressources qui a frappé tant de ses voisins. Pour Nouakchott, la voie est étroite : tenir la rigueur exigée par le Fonds sans étouffer la dépense sociale que réclame une population impatiente. Quatre-vingt-quinze millions de dollars n’achètent ni routes ni hôpitaux ; ils achètent du temps et un certificat de sérieux. Le reste, la Mauritanie devra le prouver seule, quand le gaz coulera pour de bon et que les promesses d’inclusion se mesureront non plus en points de produit intérieur brut, mais en vies concrètement changées.















