
Mise en service fin juin, la centrale de solidarité algéro-nigérienne de 40 mégawatts, à Gorou Banda, doit alléger la pénurie d’électricité de Niamey. Derrière ce chantier de la NIGELEC et de Sonelgaz, c’est la quête de souveraineté énergétique du Niger et le retour d’influence d’Alger au Sahel qui se dessinent.
À Niamey, la fin du mois de juin 2026 devait sceller un symbole. Sur le site de Gorou Banda, aux portes de la capitale, la centrale électrique de solidarité algéro-nigérienne, d’une capacité de 40 mégawatts, entre en service, deux ans après le grand black-out qui avait plongé la ville dans l’obscurité. Pour la NIGELEC, la société nationale d’électricité, et pour son partenaire algérien Sonelgaz, l’enjeu dépasse le kilowattheure : il s’agit de prouver que le Niger peut, lentement, reprendre la main sur sa production d’énergie après le choc des sanctions. Pour un pays sahélien longtemps suspendu au bon vouloir de ses voisins, allumer ses propres turbines est devenu un acte politique autant qu’industriel.
Le projet est né d’un calendrier diplomatique. En marge de la deuxième session de la Grande Commission mixte nigéro-algérienne, tenue à Niamey les 22 et 23 mars 2026, les Premiers ministres des deux pays, Ali Mahaman Lamine Zeine pour Niamey et Sifi Ghrieb pour Alger, avaient lancé le chantier et signé le document de construction. La répartition des rôles est claire : Sonelgaz prend en charge l’étude, la fourniture des équipements, le montage, la supervision et la formation des agents nigériens en Algérie ; la NIGELEC assure les essais, le transport local, le combustible et l’évacuation de l’énergie produite vers le réseau.
Derrière la technique, une obsession politique : l’autonomie. « Quand il y a eu l’embargo, dont celui en énergie contre le Niger, il a été question que nous renversions la tendance », a résumé Ali Mahaman Lamine Zeine, rappelant que le pays importait naguère près de 70 % de son électricité. Le chiffre dit tout de la vulnérabilité nigérienne. Après le coup d’État de juillet 2023, les sanctions de la CEDEAO et la coupure des livraisons venues du Nigeria voisin avaient privé Niamey de l’essentiel de son courant, transformant une dépendance technique en arme géopolitique. La leçon a été retenue par le pouvoir militaire : produire localement est devenu un impératif de survie autant qu’un argument de souveraineté. Historiquement, le Niger achetait l’essentiel de son courant à la compagnie nationale nigériane, faute d’un parc de production suffisant ; la crise de 2023 a brutalement révélé le prix de cette commodité. Depuis, Niamey additionne les projets, solaires et thermiques, pour reconstituer un socle national, quitte à payer plus cher son indépendance.
Sur le terrain, l’attente est immense, et concrète. Les régions du fleuve, Niamey, Dosso et Tillabéri, concentrent une demande qui croît plus vite que l’offre ; les délestages y rythment encore le quotidien des ménages, des ateliers de soudure, des cliniques et des commerces contraints de recourir à des groupes électrogènes coûteux. Quarante mégawatts supplémentaires ne résorbent pas, à eux seuls, le déficit d’un pays où l’accès à l’électricité demeure parmi les plus faibles du continent. Mais chaque tranche compte, et la mise en service d’une centrale visible, inaugurée par deux gouvernements, porte aussi une charge symbolique : celle d’un État qui montre qu’il agit. Dans un pays où l’accès à l’électricité ne concerne encore qu’une faible part de la population, le moindre mégawatt raccordé déplace, concrètement, la frontière entre ceux qui vivent connectés et ceux qui restent à la bougie.
Le modèle, pourtant, n’efface pas les fragilités. La centrale de Gorou Banda fonctionne au combustible, ce qui adosse une partie du soulagement promis au prix des hydrocarbures et à la trésorerie d’une NIGELEC chroniquement fragile. La dépendance, déplacée, ne disparaît pas : le Niger échange une vulnérabilité régionale, celle des importations nigérianes, contre une dépendance technologique et industrielle envers Alger, fournisseur des équipements et formateur des ingénieurs. La souveraineté énergétique, brandie comme horizon, se construit ici sur un partenariat asymétrique, où le savoir-faire et la maintenance restent, pour un temps, de l’autre côté de la frontière saharienne. Reste aussi la facture du carburant, soumise aux cours mondiaux et à la logistique d’un pays enclavé, qui pèsera durablement sur le coût du kilowattheure servi à l’usager.
C’est là que le projet prend sa dimension géopolitique. En électrifiant Niamey, l’Algérie revient en force dans un Sahel dont elle s’était partiellement éclipsée. Alger multiplie depuis le début de l’année 2026 les gestes vers le Niger et le Burkina Faso, soucieuse de peser face à l’influence russe, turque et golfique, et de contrer l’initiative atlantique portée par le Maroc, son rival, en direction des États enclavés de l’Alliance des États du Sahel. L’électricité devient un instrument d’influence aussi sûr qu’un traité : celui qui éclaire une capitale s’installe durablement dans le paysage politique. Pour Niamey, jouer la carte algérienne, c’est diversifier ses partenaires sans s’inféoder à un seul. Le calcul vaut aussi à rebours : après le départ des forces françaises et la reconfiguration de ses alliances, le Niger cherche des appuis qui ne ressemblent pas à l’ancienne tutelle, et un voisin maghrébin coche, à ses yeux, cette case.
En définitive, la centrale de Gorou Banda n’est pas seulement un équipement ; elle redessine les rapports de force énergétiques dans le Sahel. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir si l’autonomie électrique d’un État sahélien peut se bâtir sur la solidarité d’un voisin sans recréer, sous une autre forme, la dépendance qu’elle prétend abolir. Pour le Niger, la voie est étroite : électrifier vite pour répondre à l’urgence sociale, tout en investissant dans les compétences et les ressources qui, seules, transformeront une centrale offerte en filière maîtrisée. Le courant, ici, est aussi un message.















