
Réunie à Lomé le 26 juin, la BOAD a validé 344,6 milliards de FCFA pour onze opérations tournées vers la souveraineté alimentaire et l’énergie. Derrière l’effet d’annonce, la banque de l’UEMOA cherche à financer l’autonomie d’une région étranglée par la dette et le coût du capital extérieur.
À Lomé, le vendredi 26 juin 2026, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) a clos sa cent cinquante et unième session du conseil d’administration sur une enveloppe de 344,6 milliards de FCFA, répartie entre onze opérations. Bras financier de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’institution porte désormais le total de ses engagements historiques au-delà de 10 800 milliards de FCFA, un seuil symbolique pour une région qui peine à mobiliser des capitaux longs et bon marché. Officiellement, trois priorités structurent ce paquet : la souveraineté alimentaire, l’énergie et les infrastructures. En creux se rejoue une certaine idée du développement autocentré, où la monnaie commune sert de levier plutôt que de carcan. Créée au début des années 1970, l’institution a bâti sa réputation sur la patience du capital public, là où les investisseurs privés réclament des rendements rapides et des garanties solides qu’une économie fragile peine à offrir.
Le mécanisme tient en une formule : prêter en monnaie régionale, à des conditions plus douces que les marchés internationaux, pour des projets que les budgets nationaux ne peuvent plus porter seuls. La BOAD, présidée par Serge Ekué, opère dans un espace de huit États partageant le franc CFA et une même banque centrale, la BCEAO. Sa signature lui permet de lever des ressources sur le marché financier régional, et parfois à l’étranger, avant de les rétrocéder aux États comme aux entreprises. Dans un environnement où les taux mondiaux restent élevés et où les eurobonds africains se négocient à prix d’or, ce canal régional fait office d’amortisseur : il met à distance, un peu, la tutelle des créanciers du Nord et la volatilité des devises fortes.
La cartographie des projets validés trahit l’orientation choisie. Au Mali, plus de 44 milliards de FCFA financeront une centrale solaire de 50 mégawatts-crête, couplée à un système de stockage par batteries de 25 mégawatts, dans la région de Koulikoro ; 48 autres milliards iront aux infrastructures scolaires et 10 milliards refinanceront la BSIC Mali. En Côte d’Ivoire, 50 milliards permettront à la compagnie nationale Air Côte d’Ivoire d’acquérir quatre Airbus A319. Énergie propre, éducation, mobilité aérienne : la banque arbitre en faveur d’actifs censés produire de la croissance et des recettes, et non seulement combler des trous de trésorerie. C’est une logique d’investissement, assumée comme telle. Au total, les onze opérations validées touchent à l’agriculture, aux transports, au logement et au secteur bancaire, signe d’une volonté de diversifier les guichets plutôt que de concentrer l’effort sur un seul secteur jugé prioritaire.
Sur le terrain, l’enjeu se mesure à hauteur d’usager. Au Mali, où une large part de la population reste privée d’accès fiable à l’électricité, une centrale solaire de cette taille peut alléger les délestages qui asphyxient ateliers, dispensaires et salles de classe. Mais l’expérience régionale invite à la prudence. Entre l’annonce d’un financement, la signature des conventions, la passation des marchés et la mise en service, plusieurs années s’écoulent souvent ; le décalage entre l’objectif affiché et le kilowattheure réellement disponible peut décevoir des populations pressées de voir la lumière. La promesse vaudra ce que vaudra l’exécution. Pour les très petites entreprises, le groupe électrogène demeure, en attendant, une dépense fixe qui rogne des marges déjà minces et décourage l’investissement.
Pour les filières et les intermédiaires, le pari est plus ambigu. En finançant Air Côte d’Ivoire ou d’autres champions nationaux, la BOAD assume un rôle de banque de développement classique, celui de soutenir des acteurs jugés stratégiques pour la souveraineté et le rayonnement régional. Le risque est connu : voir l’argent public régional consolider quelques grands opérateurs sans irriguer le tissu des petites et moyennes entreprises, ou refinancer des banques fragilisées sans réformer les pratiques qui les ont affaiblies. La souveraineté alimentaire, érigée en priorité, suppose pourtant des milliers de petits producteurs, de coopératives et de chaînes logistiques de proximité que les très gros tickets de financement atteignent rarement directement. Combler ce dernier kilomètre, celui qui mène jusqu’au champ et à l’atelier, reste le maillon faible des banques publiques de développement, BOAD comprise.
La tension de fond est géoéconomique. La BOAD avance ses pions au moment où le bloc ouest-africain se fragmente politiquement. Le Mali, membre de l’UEMOA et toujours arrimé au franc CFA, a quitté la CEDEAO avec ses voisins de l’Alliance des États du Sahel, sans rompre pour autant l’union monétaire. La banque régionale devient ainsi l’un des rares fils qui relient encore des États brouillés sur le plan diplomatique. Financer des projets maliens, c’est aussi, pour Lomé et Abidjan, maintenir une interdépendance que la rupture n’a pas tuée. Dans le même mouvement, la dépendance aux capitaux extérieurs ne s’efface pas : la BOAD se finance en partie sur des marchés où le coût de la signature africaine demeure pénalisant, et où la moindre tension géopolitique renchérit l’argent.
En définitive, ces 344,6 milliards de FCFA ne sont pas qu’une rallonge budgétaire ; ils dessinent une stratégie. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de l’UEMOA, est de savoir si une banque régionale peut financer durablement l’autonomie d’un espace dont les États restent surendettés et exposés au coût du capital mondial. Pour la BOAD, la voie est étroite : prêter assez pour transformer l’économie réelle, sans alourdir une dette régionale déjà scrutée par les agences et les bailleurs. L’autonomie ouest-africaine se jouera moins dans les communiqués de Lomé que dans la capacité, patiente et peu spectaculaire, à convertir ces milliards en électrons, en récoltes et en emplois durables.















