À Bruxelles, le 26 juin, Abidjan a déroulé devant l’Union européenne les priorités de son Plan national de développement. Un programme colossal qui mise plus de 80 000 milliards de francs CFA sur le secteur privé, et fait de la mobilisation des investisseurs étrangers la clé d’une transformation économique annoncée.

Le 26 juin 2026, dans les salons feutrés de la capitale belge, le ministre ivoirien du Plan et du Développement, Souleymane Diarrassouba, a présenté aux institutions européennes et aux investisseurs du continent les priorités du Plan national de développement 2026-2030. L’exercice, préparatoire au Groupe consultatif attendu les 8 et 9 juillet à Abidjan, n’a rien d’anodin. Le plan affiche un coût total de près de 114 839 milliards de francs CFA, soit environ 206 milliards de dollars. Jamais la Côte d’Ivoire n’avait articulé une ambition d’une telle ampleur, ni autant parié sur des capitaux qu’elle ne détient pas.

Le cœur du dispositif tient en un chiffre. Sur l’enveloppe globale, l’État entend faire porter plus de 80 600 milliards de francs CFA, soit 70,2 pour cent du total, par le secteur privé, ne réservant qu’environ 34 224 milliards au financement public. Les domaines visés balaient l’ensemble de l’économie, des infrastructures à l’industrie, de l’agriculture et l’agro-industrie à l’énergie, du numérique à la santé, en passant par la logistique, la formation, le tourisme et les partenariats public-privé. En allant plaider sa cause à Bruxelles, Abidjan cherche moins une aide qu’un effet d’entraînement, capable de convaincre les bailleurs et les entreprises de suivre.

La méthode est assumée. Forte d’une croissance soutenue et d’une réputation de bon élève régional, la Côte d’Ivoire se présente en partenaire fiable, dont la stabilité macroéconomique justifierait la confiance des marchés. Les responsables européens, selon les comptes rendus de la rencontre, ont salué la convergence des priorités entre l’Union et Abidjan, et évoqué une nouvelle stratégie de coopération alignée sur les orientations ivoiriennes. Côté français, le patronat international a fait savoir l’intérêt de ses entreprises pour les projets ivoiriens. La tournée précède de quelques jours le Groupe consultatif, où se mesurera la traduction concrète de ces marques d’intérêt.

Le pari n’est pas sans précédent. Les plans nationaux de développement successifs ont accompagné, depuis le retour à la stabilité, une croissance parmi les plus vigoureuses du continent, portée par le cacao, l’anacarde, les infrastructures et un secteur des services en expansion. Mais la barre placée pour 2026-2030 est d’une autre hauteur. Mobiliser plus de 80 000 milliards de francs CFA de capitaux privés en cinq ans suppose un rythme d’investissement que peu d’économies africaines ont soutenu. Les autorités misent sur la profondeur du marché régional, sur l’appartenance à l’Union économique et monétaire ouest-africaine et sur la signature souveraine d’Abidjan, longtemps choyée par les marchés. Elles devront néanmoins composer avec un environnement mondial moins clément, où le coût de l’argent reste élevé et où les investisseurs, échaudés par les défauts récents de plusieurs États africains, scrutent de près la soutenabilité de chaque engagement avant de signer.

Reste à savoir ce que ce pari signifie pour le pays réel. Une transformation financée aux deux tiers par l’investissement privé suppose un climat des affaires irréprochable, une justice prévisible et des infrastructures qui réduisent les coûts. Or, dans les quartiers populaires d’Abidjan comme dans les régions agricoles, la promesse de prospérité partagée reste suspendue à la création d’emplois et à la baisse du coût de la vie. Si les capitaux privilégient les secteurs les plus rentables, énergie, mines, immobilier, le risque existe de voir s’élargir l’écart entre une vitrine de croissance et une population qui attend des effets tangibles.

Le modèle expose aussi la Côte d’Ivoire à une dépendance nouvelle. Faire reposer 70 pour cent d’un plan quinquennal sur des décisions d’investisseurs étrangers, c’est confier une part de sa trajectoire à des arbitrages extérieurs, sensibles aux taux d’intérêt mondiaux, aux primes de risque et aux humeurs des marchés. Les partenariats public-privé, présentés comme un levier, peuvent grever les finances publiques de longue durée si les contrats sont mal calibrés. Entre l’effet de levier recherché et le surendettement redouté, la voie est étroite, alors même que plusieurs voisins de la sous-région ploient déjà sous le poids de leur dette.

Le choix de Bruxelles comme première étape n’est pas neutre. En courtisant l’Union européenne avant ses partenaires asiatiques ou du Golfe, Abidjan affiche une préférence stratégique, tout en se ménageant la concurrence des financeurs. Pour les Européens, soutenir un grand émergent ouest-africain stable répond à une logique d’influence, à l’heure où la Russie et la Chine avancent leurs pions sur le continent. La Côte d’Ivoire, elle, joue de cette rivalité pour obtenir les meilleures conditions. Mais la générosité des annonces, fréquente dans les forums, se heurte ensuite à la lenteur des décaissements et à la sélectivité des investisseurs.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si un État africain peut bâtir sa transformation sur l’argent des autres sans en perdre la maîtrise. Le plan 2026-2030 fait le pari que la crédibilité d’Abidjan suffira à attirer les milliards manquants. En définitive, ce programme n’est pas seulement un document budgétaire ; il teste un modèle de développement où la puissance publique se fait courtière de ses propres ambitions. Le Groupe consultatif de juillet dira si le pari prend corps, ou s’il rejoint la longue liste des promesses d’investissement restées sur le papier. Pour les Ivoiriens, la réussite se jugera moins au montant annoncé qu’aux emplois, aux routes et aux usines qui en sortiront.