Après une désinflation spectaculaire, le Ghana voit ses prix repartir à la hausse. À 3,7 % en mai, l’inflation progresse pour le deuxième mois consécutif, ravivant les doutes sur la solidité du redressement. Pour Accra, convalescente d’une crise de la dette, la crédibilité de la Banque du Ghana se joue maintenant.

 

À Accra, la publication des chiffres de l’inflation de mai a douché un optimisme encore récent. À 3,7 % sur un an, la hausse des prix progresse pour le deuxième mois consécutif, après des creux qui avaient nourri l’idée d’un redressement durable. Sur les marchés de la capitale, où le prix du panier alimentaire reste le baromètre le plus suivi, la nouvelle confirme une impression diffuse : la vie chère, que l’on croyait domptée, n’a pas dit son dernier mot. Pour un pays qui sortait à peine de l’une des pires crises de son histoire économique, le signal est moins une alerte qu’un avertissement. Le souvenir des files devant les stations-service et des étiquettes changées chaque semaine reste vif dans les mémoires.

Il faut mesurer le chemin parcouru pour saisir l’enjeu. Voici trois ans, le Ghana était l’archétype de la crise de la dette africaine : inflation à plusieurs dizaines de points, cedi en chute libre, défaut sur la dette extérieure et recours au Fonds monétaire international. La sortie de crise, négociée au prix d’une restructuration douloureuse et d’une discipline budgétaire stricte, avait permis un reflux spectaculaire de l’inflation, ramenée de sommets vertigineux à des niveaux que peu de pays de la région affichent. Cette désinflation était devenue le principal argument du gouvernement de John Mahama, revenu au pouvoir début 2025, et la preuve avancée que les sacrifices imposés à la population portaient leurs fruits. L’inflation, qui avait dépassé les cinquante pour cent au plus fort de la tourmente, était devenue le symbole d’un effondrement dont le pays a mis des années à se relever, au prix d’une restructuration de sa dette intérieure et extérieure négociée avec les créanciers et les marchés.

C’est précisément cette crédibilité que le retournement de tendance vient écorner. Deux mois de hausse ne font pas une rechute, mais ils suffisent à raviver le souvenir des années noires et à poser une question redoutable : la stabilité retrouvée tient-elle aux fondamentaux de l’économie ghanéenne ou seulement à une fenêtre favorable, faite de cours de l’or élevés et d’une accalmie sur le cedi ? La réponse engage la Banque du Ghana, sommée d’arbitrer entre le soutien à une croissance encore fragile et la défense de la monnaie. Remonter le ton, c’est risquer d’étouffer la reprise du crédit ; temporiser, c’est laisser filer les anticipations de prix. La voie est étroite. Chaque décision de politique monétaire est désormais scrutée comme un test de sang-froid.

Pour les ménages, le débat macroéconomique se traduit en arithmétique quotidienne. Une inflation à 3,7 % paraît modeste sur le papier, mais elle s’ajoute à des années d’érosion du pouvoir d’achat que les salaires n’ont pas rattrapée. Le coût de la vie demeure, dans les sondages comme dans la rue, la première préoccupation des Ghanéens, et c’est sur ce terrain que John Mahama avait bâti sa victoire. Le moindre regain de tension sur les prix alimentaires ou l’énergie réveille un mécontentement social que la classe politique connaît bien. La promesse implicite du redressement, celle d’une vie moins chère, reste suspendue à la durabilité de la désinflation. Or les salaires, comprimés par des années d’austérité, peinent à suivre, et la jeunesse urbaine, diplômée mais sans emploi stable, demeure la première exposée à toute rechute des prix.

Les acteurs économiques intermédiaires, importateurs, industriels, banques, scrutent eux aussi ces relevés. Une inflation maîtrisée conditionne la baisse des taux directeurs, donc le coût du financement et la reprise de l’investissement privé, encore atone après le choc de la dette. Un dérapage des prix, à l’inverse, prolongerait la cherté du crédit et fragiliserait des entreprises déjà éprouvées par des années de récession et de restructuration. Le secteur bancaire, lourdement touché par l’échange de dette domestique, n’a pas fini de panser ses plaies. La trajectoire de l’inflation décide, en partie, du rythme auquel l’économie réelle pourra repartir. Tant que le crédit reste cher, l’investissement productif demeure en berne et la reprise tarde à se diffuser au-delà des grands centres.

Au-delà d’Accra, le cas ghanéen illustre une vulnérabilité partagée par nombre d’économies africaines sorties de crise. La désinflation y est souvent rapide mais peu profonde, dépendante de facteurs externes que les gouvernements ne maîtrisent pas : prix des matières premières, conditions financières mondiales, taux de change. Le Ghana, longtemps cité en exemple pour la vigueur de son rebond, mesure aujourd’hui la fragilité de ces redressements. Sa Banque centrale, qui avait reconquis une part de crédibilité, sait que celle-ci se perd plus vite qu’elle ne se gagne, et qu’un programme avec le Fonds monétaire ne dispense pas de convaincre les marchés sur la durée. D’autres pays de la région, du Nigeria à la Zambie, observent cette trajectoire avec attention, conscients que leur propre crédibilité financière se mesure aussi à l’aune de ces rechutes.

En définitive, la remontée de l’inflation ghanéenne n’est pas seulement une statistique mensuelle ; elle teste la solidité d’un modèle de sortie de crise érigé en référence régionale. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si les désinflations africaines de cette décennie sont des guérisons ou de simples rémissions. Pour Accra, la voie est étroite : prouver que la stabilité des prix n’était pas un mirage, sans étouffer la croissance qui doit, seule, redonner du souffle à une population lasse des sacrifices. Les prochains relevés mensuels diront de quel côté penche la balance.