
Privée d’eau et d’électricité depuis des mois, El-Obeid attend l’assaut. La capitale du Kordofan-Nord, dernier verrou de l’armée soudanaise dans la région, redoute le sort d’El-Fasher. Le Conseil de sécurité de l’ONU et sept pays européens alertent sur des atrocités de masse imminentes.
Fin juin 2026, El-Obeid vit au rythme des drones. Dans la capitale du Kordofan-Nord, à quatre cents kilomètres au sud-ouest de Khartoum, les habitants qui n’ont pas fui décrivent des nuits hachées par le bourdonnement des appareils, des quartiers résidentiels pilonnés et des centres médicaux visés l’un après l’autre. La ville, privée d’eau courante et d’électricité depuis des mois, est encerclée par les Forces de soutien rapide, la milice de Mohamed Hamdan Daglo dit Hemedti, qui a massé d’importants renforts à ses portes. Après dix-huit mois de quasi-siège, l’assaut final paraît imminent. Pour les organisations humanitaires, la question n’est plus de savoir si la bataille aura lieu, mais combien de civils elle emportera. Plusieurs centaines de milliers de personnes seraient encore prises au piège, sans voie de sortie sûre, dans une cité transformée en nasse.
El-Obeid n’est pas une ville comme les autres. Verrou stratégique entre la capitale et les vastes étendues du Darfour, elle commande les routes qui relient le centre du pays à l’ouest. La tenir, pour l’armée soudanaise du général Abdel Fattah al-Burhane, c’est empêcher les FSR de consolider un État de fait dans tout l’ouest et de couper le Soudan en deux. La perdre, ce serait ouvrir au mouvement de Hemedti un corridor continu du Darfour jusqu’aux portes du Nil. Trois ans après le déclenchement de la guerre, en avril 2023, le conflit s’est mué en partition rampante, chaque camp administrant sa moitié de pays, avec ses ministères parallèles et ses parrains étrangers. Le Kordofan, riche en terres agricoles et traversé d’axes vitaux, constitue le pivot de cette géographie de la rupture, le sas par lequel l’ouest insurgé communique avec le reste du pays.
Le précédent d’El-Fasher hante chaque communiqué. La capitale du Darfour-Nord était tombée aux mains des FSR au terme d’un siège comparable, et les exactions qui avaient suivi avaient été documentées par une mission internationale indépendante comme des indices d’une dérive vers le génocide. Exécutions sommaires, violences ethniques ciblées, pillages méthodiques : le scénario est dans toutes les mémoires. C’est précisément ce film que la communauté internationale redoute de voir rejoué à El-Obeid, à une échelle supérieure encore, tant la ville compte d’habitants et de déplacés venus chercher refuge derrière ses lignes. Les humanitaires redoutent que la chute de la cité ne déclenche un exode supplémentaire, dans une région déjà exsangue.
Face à cette menace, les déclarations se multiplient sans rien arrêter. Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est dit alarmé par les renforts massés autour de la ville et a sommé les FSR de cesser leur offensive contre la capitale du Kordofan-Nord. Sept pays européens ont lancé un appel conjoint à l’arrêt des attaques, tandis qu’une quarantaine d’organisations, dont les plus grandes voix des droits humains, alertaient sur un risque imminent d’atrocités. Washington, de son côté, a évoqué des indications inquiétantes d’un possible massacre. Mais aucune de ces voix ne dispose d’un levier capable d’infléchir une milice qui a appris à prospérer dans l’impunité et qui dispose, sur le terrain, d’appuis extérieurs nourrissant son arsenal de drones. Frappée par un embargo sur les armes que nul ne fait respecter, la guerre soudanaise illustre l’écart béant entre les résolutions adoptées à New York et les rapports de force noués sur le terrain.
Pour les civils pris au piège, la voie est étroite : rester, c’est s’exposer aux frappes et au pillage ; fuir, c’est s’engager sur des routes contrôlées par les belligérants, sans certitude d’atteindre un havre. La guerre soudanaise a déjà jeté plus de douze millions de personnes hors de chez elles, au plus fort des combats, faisant du pays la plus grande crise de déplacement de la planète. Chaque nouvelle offensive grossit ce flot. Le Tchad voisin, qui a accueilli des centaines de milliers de réfugiés, voit sa propre stabilité ébranlée par cet afflux et par son implication croissante dans le conflit, signe que la déflagration soudanaise ne s’arrête pas aux frontières. Sur place, l’aide humanitaire n’atteint plus qu’une fraction des besoins, et plusieurs régions du pays ont déjà basculé dans des situations de famine déclarée, faute d’accès et de financements à la hauteur de la catastrophe.
Car El-Obeid n’est pas seulement une bataille soudanaise. Elle condense la mécanique d’une guerre devenue régionale, où des puissances extérieures arment l’un ou l’autre camp pour des minerais, des positions ou des principes, pendant que les institutions multilatérales constatent leur propre impuissance. Un responsable cité par la presse résume la crainte ambiante : la chronique d’un massacre annoncé, écrite à l’avance sous les yeux du monde. La répétition des alertes, depuis El-Fasher, a quelque chose d’usant, comme si l’indignation elle-même s’était routinisée, vidée de sa capacité à dissuader. À force d’être brandie sans suite, la menace de sanctions a perdu de son tranchant.
En définitive, le siège d’El-Obeid n’est pas seulement un épisode militaire de plus ; il mesure la capacité du système international à transformer ses avertissements en actes. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas soudanais, est celle de savoir ce que valent les lignes rouges quand elles sont franchies sans conséquence, et combien de Kordofan il faudra encore pour que la prévention des atrocités cesse d’être un vœu pieux. Tant que la réponse se limitera à des communiqués, les drones continueront de tourner au-dessus des villes assiégées.














