
Vingt-trois pays africains veulent du nucléaire. L’accord entre l’AIEA et la Banque mondiale rouvre le financement de l’atome civil, et les petits réacteurs modulaires promettent un courant continu à moindre coût. Mais entre l’Égypte pionnière et les candidats pressés, la souveraineté énergétique se heurte au mur de la dépendance technologique.
À quelques jours de l’ouverture de l’Africa Energy Forum, prévu du 16 au 19 juin 2026 au Cap, l’atome s’invite au centre de la conversation énergétique africaine. L’Agence internationale de l’énergie atomique recense vingt-trois pays du continent décidés à intégrer le nucléaire à leur bouquet électrique. Le signal n’est plus marginal : il accompagne un basculement institutionnel majeur. En officialisant un partenariat avec l’Agence, la Banque mondiale a rouvert, après des décennies de réticence, la porte du financement de l’atome civil dans les pays en développement. Pour un continent où plus de six cents millions de personnes vivent encore sans électricité fiable, la promesse est puissante : un courant de base, continu, décarboné.
Le contexte explique cet engouement. Les réseaux africains souffrent d’un déficit chronique de production pilotable. Le solaire et l’éolien, devenus compétitifs, restent intermittents et exigent un socle stable que le charbon, le gaz ou l’hydraulique ne suffisent plus à garantir partout. L’accord entre l’AIEA et la Banque mondiale, signé par Rafael Grossi et Ajay Banga, fixe trois priorités : partager l’expertise, prolonger la durée de vie des réacteurs existants et accélérer le déploiement des petits réacteurs modulaires. Ces unités de 50 à 300 mégawatts, vendues 40 à 50 % moins cher que les grandes centrales et construites en trois à cinq ans de moins, semblent taillées pour des réseaux de taille modeste.
La promesse, pourtant, bute sur une série de réalités têtues. La première est financière. Une centrale nucléaire, même modulaire, reste l’un des investissements les plus capitalistiques qui soient, dans des États dont la marge budgétaire est déjà étranglée par le service de la dette. La deuxième est technologique. Aucun pays africain, hormis l’Afrique du Sud et son unique centrale de Koeberg, en service depuis plus de trente ans, ne maîtrise la chaîne nucléaire de bout en bout. Construire suppose un fournisseur étranger ; faire fonctionner suppose son combustible, ses pièces, ses ingénieurs ; démanteler et stocker les déchets supposent des compétences et des sites qui n’existent pas encore. La souveraineté énergétique revendiquée s’accompagne donc d’une dépendance d’un genre nouveau, plus longue et plus contraignante que celle du pétrole importé. Le combustible lui-même, l’uranium enrichi, échappe presque entièrement au continent : l’Afrique extrait le minerai, du Niger à la Namibie, mais l’enrichissement et la fabrication des assemblages se font à l’étranger, prolongeant la dépendance jusqu’au cœur du réacteur.
L’Égypte en offre le cas d’école. Pays le plus avancé du continent, Le Caire bâtit à El-Dabaa sa première centrale commerciale, attendue vers 2028, mais le chantier est porté par le russe Rosatom et adossé à un prêt de Moscou qui lie pour des décennies le bouquet électrique égyptien à un partenaire unique. Le modèle séduit d’autres candidats, du Ghana au Nigeria, du Rwanda au Burkina Faso, précisément parce qu’il offre un financement clé en main. Mais il transforme l’indépendance énergétique recherchée en alignement stratégique durable. C’est ici que le nucléaire africain devient un théâtre géopolitique. Longtemps dominant grâce à ses offres intégrées, Rosatom voit désormais s’avancer les États-Unis, la France, la Corée du Sud et la Chine, qui se disputent les futures commandes de réacteurs et de combustible. L’Afrique du Sud, qui négocie l’extension de Koeberg et étudie de nouveaux réacteurs, est devenue l’un des terrains de cette rivalité, courtisée tour à tour par Washington, Paris, Séoul et Pékin.
Le partenariat de la Banque mondiale et de l’AIEA s’inscrit dans cette compétition. En réintégrant l’atome dans l’agenda du développement, les institutions occidentales offrent aux pays africains une alternative au financement russe, et se réinsèrent dans un marché qu’elles avaient déserté. Pour les gouvernements du continent, la voie est étroite : multiplier les prétendants pour faire jouer la concurrence, sans se lier les mains, tout en bâtissant les autorités de sûreté, les cadres juridiques et les réseaux capables d’absorber une production nouvelle. Or la réglementation et la régulation des marchés de l’électricité restent, dans bien des pays, le maillon faible. Un réacteur sans réseau fiable ni gendarme du nucléaire indépendant n’est pas un actif souverain : c’est un risque.
La tentation est grande, dès lors, de voir dans les petits réacteurs modulaires la solution miracle. Ils sont plus petits, plus rapides, plus modulables. Mais la plupart des modèles n’ont pas encore fait la preuve commerciale de leurs coûts annoncés, et l’histoire industrielle africaine est jalonnée de projets vendus comme révolutionnaires qui ont fini en éléphants blancs. Le précédent du barrage, vendu comme la clé du développement avant de livrer un courant intermittent, invite à la circonspection : une technologie n’électrifie un pays que si le réseau, la maintenance et la facturation suivent. Entre l’ambition légitime de produire un courant stable et la prudence qu’imposent des finances fragiles, l’arbitrage est tout sauf trivial.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul dossier énergétique, est celle de savoir si l’atome offrira au continent une autonomie réelle ou une dépendance reconfigurée. Si les petits réacteurs tiennent leurs promesses de coût et de délai, et si les États bâtissent les compétences avant les centrales, le nucléaire pourra devenir un pilier de l’industrialisation africaine. Sinon, il rejoindra la longue liste des révolutions énergétiques annoncées et différées. En définitive, le retour de l’atome ne se résume pas à une question de mégawatts ; il redessine les alliances et les dépendances qui décideront, pour un demi-siècle, de qui éclaire l’Afrique.















