Quatre jours après son limogeage de la primature, Ousmane Sonko a pris la présidence de l’Assemblée nationale du Sénégal. Bassirou Diomaye Faye gouverne désormais contre l’homme qui l’a porté au pouvoir. Entre dette à 132 % du PIB et bras de fer sur le FMI, le tandem de la rupture vire à la cohabitation explosive.

Le 26 mai 2026, dans l’hémicycle de Dakar, cent trente-deux mains se lèvent. Quatre jours plus tôt, le décret n°2026-1128 a chassé Ousmane Sonko de la primature. Le voici élu président de l’Assemblée nationale, deuxième personnage de l’État, porté par les députés de son propre parti lors d’un scrutin que l’opposition a boycotté en dénonçant un « coup d’État constitutionnel ». Le tandem qui avait conquis le pouvoir en 2024 sous le mot d’ordre de la rupture vient de se scinder en deux pôles rivaux, installés aux deux sommets des institutions. Le président Bassirou Diomaye Faye gouverne désormais face à l’homme qui l’avait fait roi.

La trajectoire sénégalaise n’avait jamais produit pareille configuration. Élus ensemble il y a deux ans, portés par la jeunesse urbaine et la promesse d’en finir avec le système, Faye et Sonko incarnaient une fusion presque organique : l’un président réservé, l’autre tribun de Pastef, formation largement majoritaire au Parlement. La fracture s’est nouée sur le terrain le plus concret, celui des finances publiques. La dette frôle 132 % du produit intérieur brut, séquelle d’un maquillage des comptes sous l’ère Macky Sall que la Cour des comptes a confirmé en 2025. Pour desserrer l’étau, Faye plaide la reprise des discussions avec le Fonds monétaire international et un nouveau programme d’appui. Sonko, lui, défend une ligne souverainiste, hostile aux institutions de Bretton Woods et à leurs conditions. Deux diagnostics, deux écoles, une seule caisse vide.

Derrière la querelle doctrinale se joue une lutte de pouvoir nue. En se faisant porter au perchoir, Sonko n’a pas accepté une mise à l’écart honorable : il a verrouillé le seul levier qui pouvait lui échapper. Président de l’Assemblée, il préside la chambre où Pastef détient la majorité, fixe l’ordre du jour législatif et tient entre ses mains le sort des réformes que l’exécutif voudra faire passer. Faye conserve les attributs constitutionnels du chef de l’État : la diplomatie, la défense, la nomination du gouvernement. Mais sans majorité docile, un président sénégalais ne peut ni voter un budget, ni réformer la fiscalité, ni ratifier un accord avec le FMI sans l’aval du perchoir. La Constitution lui donne le pouvoir formel ; Sonko détient le pouvoir réel. Le précédent est vertigineux pour un régime présidentiel : jamais, depuis l’indépendance, un chef de gouvernement écarté ne s’était réinstallé à la tête du Parlement quelques jours plus tard, retournant son éviction en promotion.

Cette asymétrie pèse lourd à l’heure des arbitrages budgétaires. Un accord avec le Fonds suppose des mesures impopulaires : réduction des subventions à l’énergie, élargissement de l’assiette fiscale, discipline des dépenses. Or chacune de ces décisions devra franchir l’hémicycle que préside l’adversaire intime du président. Sonko peut, à tout instant, transformer un vote technique en référendum sur la ligne souverainiste, et faire porter à Faye le coût politique de l’austérité. L’homme qui prônait la rupture avec Paris et Washington dispose désormais d’un droit de veto de fait sur la principale issue financière du pays. Le calendrier aggrave le piège : la loi de finances devra être votée avant la fin de l’année, et toute renégociation avec le Fonds suppose un vote de confiance implicite que l’Assemblée peut lui refuser.

Reste la base militante, l’inconnue la plus volatile. Pastef n’est pas un appareil ordinaire : c’est un mouvement né dans la rue, soudé par des années de répression et par l’emprisonnement de son chef. Pour ces militants, Sonko demeure le leader, et Faye un dépositaire. Les premiers rassemblements de soutien à l’ancien Premier ministre, à Dakar comme à Ziguinchor, ont rappelé que la légitimité partisane n’a pas migré vers le palais présidentiel. Si la cohabitation tourne à l’épreuve de force, le chef de l’État risque de se retrouver isolé non seulement à l’Assemblée, mais aussi dans son propre camp, devant une rue qui scande encore le nom de l’autre. Les cadres du parti, eux, n’ont pas tranché : beaucoup doivent leur ascension au fondateur, non au président, et dans les fédérations la consigne demeure celle du chef historique.

Les marchés, eux, n’attendent pas l’issue du duel. La signature souveraine du Sénégal s’est dégradée depuis la révélation du dérapage des comptes, et les obligations dakaroises se traitent à des taux qui trahissent la défiance des investisseurs. Chaque semaine de paralysie institutionnelle renchérit le refinancement d’une dette dont le service absorbe une part croissante des recettes. Le pétrole de Sangomar et le gaz de Grand Tortue Ahmeyim, désormais en production, promettent des devises, mais pas avant plusieurs années de montée en charge. D’ici là, c’est la capacité de l’État à parler d’une seule voix qui commande l’accès aux financements extérieurs. Les bailleurs régionaux, de la Banque ouest-africaine de développement aux partenaires de l’UEMOA, scrutent la même variable : un État qui se divise emprunte toujours plus cher.

Le Sénégal a longtemps vendu au monde une exception : la démocratie qui ne rompt jamais le fil, l’alternance sans coup de force. La crise de mai 2026 ne détruit pas cet acquis, elle le déplace. Le péril n’est plus le putsch ni la rue dressée contre le pouvoir, mais la guerre froide entre deux hommes qui détiennent chacun une moitié de l’État et ne peuvent gouverner l’un sans l’autre. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si un pouvoir né de la fusion peut survivre à sa division, ou si la rupture promise aux électeurs finira par se retourner contre ceux qui l’ont incarnée.