
À Cotonou, la Cour constitutionnelle a validé le 23 avril 2026 l’élection de Romuald Wadagni à la présidence. Ancien ministre des Finances de Patrice Talon, l’économiste-comptable reçoit un pays sous double tension : démocratique, après huit ans d’effacement de l’opposition, et sécuritaire, alors que le djihadisme grignote le nord.
Le 23 avril 2026, dans la salle d’audience à Cotonou, le président de la Cour constitutionnelle a lu le communiqué d’une voix neutre. Élection régulière, contestations rejetées, validation pure et simple : Romuald Wadagni est officiellement le quatrième président de la Cinquième République béninoise. Aucune surprise, aucun frémissement dans la salle. Depuis la réforme du code électoral de 2019, qui a durci les conditions de parrainage et écarté du jeu les principales figures de l’opposition — Boni Yayi, Sébastien Ajavon, Lionel Zinsou —, le scrutin était devenu, pour reprendre la formule d’un éditorialiste de Cotonou, « un exercice administratif ». Le sortant Patrice Talon avait pris soin, dès l’année précédente, d’adouber publiquement son ministre des Finances. La machine institutionnelle, méticuleusement réglée, a fait le reste.
Romuald Wadagni n’est pas un homme de meeting. Diplômé d’expertise comptable, formé chez Deloitte aux États-Unis, il incarne une technocratie discrète qui colle à l’image que Talon a voulu imprimer à son régime depuis 2016 : un Bénin géré comme une entreprise, qui rembourse sa dette à l’heure, lève des eurobonds en série, et capte l’attention des fonds émergents. La zone industrielle de Glo-Djigbé, dédiée à la transformation du coton, est devenue l’emblème de cette doctrine — passer de l’exportation brute à la valeur ajoutée locale. Le commerce extérieur béninois s’est professionnalisé, le port de Cotonou modernisé, le code minier formalisé. Sur la table de Wadagni, l’héritage est tangible : croissance autour de 6 %, dette publique relativement maîtrisée pour la sous-région, accès aux marchés financiers internationaux salué par le FMI. Mais l’autre versant de la balance pèse aussi. Sous les deux mandats Talon, l’opposition s’est rétractée à mesure que la Cour constitutionnelle, recomposée, validait les réformes successives. Reckya Madougou, ancienne ministre de Boni Yayi, a été condamnée en 2021 à vingt ans de réclusion pour « financement du terrorisme », un dossier qui a soulevé l’indignation des organisations internationales. Joël Aïvo, juriste constitutionnaliste, a écopé de dix ans. Les figures qui auraient pu disputer le scrutin de 2026 ont, à de rares exceptions près, été tenues à l’écart par décisions judiciaires ou par filtre du parrainage. Wadagni hérite donc d’un pays économiquement organisé, et politiquement aplani. Le contraste est saisissant si on compare aux trajectoires régionales : pendant que le Mali, le Burkina Faso et le Niger basculent dans le régime militaire, le Bénin a maintenu l’apparence procédurale d’une République civile. Mais la procédure est-elle suffisante quand le contenu — la pluralité réelle des candidatures — a été soigneusement vidé ? La question n’est pas neuve dans la sous-région ; elle prend, à Cotonou, une acuité particulière au moment où Wadagni s’apprête à prêter serment.
Le second front est sécuritaire, et il s’est avéré plus rude pour Cotonou que ne l’imaginaient certains. Depuis 2021, l’extension de l’insurrection djihadiste sahélienne vers les pays côtiers a frappé le nord du Bénin avec une régularité préoccupante. Les départements de l’Alibori et de l’Atacora, riverains du parc W et du Burkina Faso, sont devenus des zones d’opérations militaires. L’Opération Mirador, lancée par l’armée béninoise pour contenir la pression, peine à reprendre durablement le terrain. La coopération régionale s’est révélée délicate : avec Ouagadougou, désormais membre de l’Alliance des États du Sahel, le dialogue est limité ; avec Niamey, où le régime issu du putsch de 2023 a reproché à Cotonou de tolérer des bases militaires françaises, la rupture a été ouverte. Wadagni hérite donc d’un dispositif sécuritaire isolé. À cela s’ajoute la question, plus diffuse, de la fragilité civique. Les manifestations de 2019 et 2021, à la suite des scrutins législatif puis présidentiel, ont été réprimées, faisant des morts et des centaines d’arrestations. La presse indépendante, déjà clairsemée, a vu plusieurs titres suspendus ou inquiétés. Pour ses détracteurs, le Bénin est passé d’une démocratie compétitive — saluée dans les années 1990 et 2000 — à une « démocratie technocratique », efficace en chiffres mais appauvrie en pluralisme. La transmission Talon-Wadagni, organisée sans véritable concurrent, valide ce diagnostic. Pour ses partisans, à l’inverse, c’est précisément la preuve qu’une succession constitutionnelle a fonctionné, là où plusieurs voisins ont basculé dans le coup d’État.
Reste l’épreuve. Wadagni dispose, sur le papier, des deux atouts les plus rares du moment ouest-africain : la légitimité d’un mandat validé et un compte de résultat budgétaire crédible. Mais il devra démontrer qu’il est davantage qu’un gestionnaire prolongé. Son premier test sera politique : peut-il, sans renier l’architecture héritée, rouvrir un peu le jeu ? Une amnistie même partielle, un dialogue avec les figures de la diaspora politique, une retouche du code électoral marqueraient un tournant. Son deuxième test sera sécuritaire : tenir le nord, recoudre des canaux avec les juntes voisines, sans céder sur l’ancrage démocratique du pays. Son troisième test sera économique : empêcher que la croissance, dépendante de l’agro-industrie cotonnière et de l’accès aux marchés financiers internationaux, ne soit étouffée par un retournement extérieur. Aucune de ces trois équations n’est jouée d’avance. Le Bénin de 2026 entre dans une séquence où le « modèle Talon », jusqu’ici cité par les chancelleries occidentales comme contrepoint heureux à la débâcle sahélienne, devra prouver qu’il sait survivre à son inventeur. À défaut, ce qui semblait l’exemple ouest-africain d’une transition réussie pourrait n’être qu’une parenthèse de stabilité technique, refermée par les pressions cumulées du djihad et de l’érosion démocratique.















