
Le 8 avril, la Banque mondiale a publié son Africa Economic Update. Croissance maintenue à 4,1 %, dette sous tension, inflation tirée par le Moyen-Orient. Et un thème central exhumé d’un demi-siècle de débats : la politique industrielle. L’instrument fonctionne — quand l’État sait s’en servir.
Le 8 avril 2026, dans une salle feutrée du siège de la Banque mondiale à Washington, l’économiste Andrew Dabalen présente le rapport semestriel sur l’Afrique subsaharienne. Le ton est mesuré, presque grave. La croissance régionale plafonne à 4,1 % pour la deuxième année consécutive — soit la moitié de ce que la Chine offrait à ses jeunes diplômés voilà vingt ans. Surtout, la prévision a été revue en baisse de 0,3 point par rapport à octobre. L’institution pointe trois grippages : le service de la dette, l’inflation médiane qui remonte à 4,8 %, et l’onde de choc d’un Moyen-Orient à nouveau en feu. Mais c’est une autre information, glissée dans le sous-titre du document, qui retient l’attention des chancelleries : « Making Industrial Policy Work in Africa ». Pour la première fois depuis trois décennies, la Banque mondiale réintroduit explicitement la politique industrielle au cœur de sa boîte à outils continentale. À Abidjan, Lagos ou Dar es Salam, les conseillers économiques de chefs d’État y voient un signal — voire une absolution.
Le retour en grâce d’un concept longtemps mis à l’index par le consensus de Washington n’est pas un caprice intellectuel. Il traduit l’épuisement d’un modèle de croissance bâti sur les matières premières et la consommation domestique. En 2024, les exportations africaines ont surtout reposé sur les métaux précieux et les produits agricoles bruts ; et le rebond des investissements directs étrangers — un saut de 75 % à 97 milliards de dollars selon la Banque mondiale — est allé en majorité aux secteurs extractifs. La part manufacturière du PIB subsaharien stagne autour de 11 %, à peine plus qu’en 2000, selon les données compilées par la Banque africaine de développement. Pendant ce temps, l’industrialisation vietnamienne ou indonésienne a fait passer ces deux pays, tirés par des politiques sectorielles assumées et un appareil d’État capable de les piloter, du rang d’économies d’extraction à celui d’ateliers du monde. La Banque mondiale, dans son rapport, pose le diagnostic sans détour : sans politique industrielle ciblée, l’Afrique restera spectatrice de la course aux véhicules électriques, aux semi-conducteurs et aux médicaments génériques — alors même qu’elle détient les minerais critiques qui alimentent la première de ces filières. L’institution propose une grille en quatre conditions : sélectivité, cohérence avec les avantages comparatifs locaux, mécanismes de sortie pour éviter l’aide à perpétuité, ancrage dans des écosystèmes complets — infrastructure, capital humain, accès au crédit, intégration régionale via la zone de libre-échange continentale. Le document ne nomme aucun pays modèle. Il cite, pudiquement, le Maroc pour l’automobile et l’Éthiopie d’avant-guerre civile pour le textile. Comme s’il manquait, justement, des cas africains pleinement convaincants à mettre en avant.
Car le diagnostic est juste, mais l’épure se heurte à trois fractures que les chancelleries connaissent par cœur. La première est budgétaire. À 4,8 % d’inflation médiane et 60 % de dette publique sur PIB en moyenne régionale, peu d’États disposent de la marge fiscale pour subventionner durablement une filière émergente. Le Nigeria, dont la Banque mondiale a ramené la prévision à 4,1 %, peine à boucler son budget de défense ; difficile d’y déployer des incitations pluri-annuelles à la transformation locale du gaz. La deuxième fracture est institutionnelle. La politique industrielle n’est pas un décret, c’est un dispositif d’État : capacités d’évaluation, négociation de contre-parties avec les investisseurs étrangers, capacité à révoquer les régimes préférentiels quand ils ne tiennent pas leurs promesses. Or c’est précisément ce que l’Africa Economic Update identifie comme l’angle mort des administrations économiques du continent. La troisième fracture est géopolitique. Les minerais critiques que Washington veut sécuriser — cobalt, lithium, cuivre — sortent rarement transformés du continent. Pékin contrôle 72 % des mines de cuivre et de cobalt congolaises et capte la chaîne de valeur en aval. Toute politique industrielle africaine sérieuse devrait donc renégocier non seulement avec la Chine, mais avec elle-même : taxer les exports bruts, imposer la transformation locale, accepter le coût politique d’une rupture avec un client de poids. Peu de capitales sont prêtes à payer ce prix.
Reste un paradoxe que la Banque mondiale n’éclaire qu’à demi-mot. La même semaine que le rapport d’Andrew Dabalen, le département Afrique du FMI, par la voix d’Abebe Selassie, a appelé les États à « consolider leur cadre macroéconomique » — euphémisme pour dire austérité, prudence budgétaire, retenue. Les deux institutions de Bretton Woods avancent d’un pied tout en serrant la ceinture de l’autre. Pour les capitales africaines, le message tient en une équation impossible : industrialiser sans dépenser, attirer sans concéder, transformer sans rompre. La Côte d’Ivoire, qui finalise un nouveau plan de transformation locale du cacao, et le Sénégal, qui négocie en parallèle ses redevances sur le gaz et un appui pour son corridor industriel, fourniront probablement les premiers tests grandeur réelle. Le Rwanda, lui, parie sur la pharmacie ; le Kenya sur l’assemblage automobile ; l’Afrique du Sud sur les batteries. Cinq paris, cinq filières, cinq écosystèmes inégalement préparés. À voir, à l’horizon 2027, si l’instrument tient — ou s’il rejoint, lui aussi, le cimetière des promesses post-coloniales.













