
Vingt-trois ans après les faits, la cour criminelle de N’Djamena a infligé quinze ans de prison à l’ex-chef de guerre centrafricain Abdoulaye Miskine. Un verdict qui juge des crimes commis aux confins tchado-centrafricains, teste la souveraineté d’une justice de transition et rouvre la mémoire d’une violence régionale jamais soldée.
Par Éliane Moukoko
Le verdict est tombé le mercredi 9 septembre 2026, dans une salle comble de la cour criminelle de N’Djamena. Quinze ans de réclusion pour Abdoulaye Miskine, de son vrai nom Martin Koumtamadji, ancien chef de guerre centrafricain devenu, le temps d’un procès, le visage d’une violence que la région préférait oublier. Ses trois coaccusés écopent de dix ans chacun. Aux familles des victimes, la cour a alloué trente millions de francs CFA par foyer. Vingt-trois ans après des faits commis aux confins du Tchad et de la Centrafrique, un tribunal tchadien a jugé un dossier que personne n’avait osé rouvrir.
Miskine n’est pas un inconnu des chancelleries. Ancien responsable de la garde présidentielle centrafricaine, chef du Front démocratique du peuple centrafricain, il a longtemps incarné la figure du seigneur de guerre transfrontalier, capable de louer ses hommes d’un régime à l’autre et de signer des accords de paix qu’il rompait ensuite. Les faits jugés remontent à 2002 et 2003, années où les rébellions circulaient librement entre le sud tchadien et les marges septentrionales de la Centrafrique, dans une zone où l’État se résumait à quelques garnisons. Arrêté en 2019, il attendait son procès à la maison d’arrêt de Klessoum, près de la capitale tchadienne. Les chefs retenus disent l’ampleur du dossier: mouvement insurrectionnel, assassinats, enlèvements, séquestrations et viols.
Le premier enseignement du procès tient à sa géographie. Une cour tchadienne a jugé un ressortissant centrafricain pour des crimes commis, pour l’essentiel, de l’autre côté d’une frontière poreuse. L’exercice est rare. Il affirme une compétence que N’Djamena revendique désormais sur les affaires de sécurité régionale, à l’heure où le pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno, réélu en 2024 et appuyé par le gouvernement d’Allah-Maye Halina, cherche à réoccuper le terrain diplomatique laissé vacant par le repli français au Sahel. Juger Miskine, c’est signifier que le Tchad entend arbitrer, et non plus seulement subir, les turbulences de son voisinage. Le procès devient alors un acte de politique étrangère autant qu’un acte de droit.
Le deuxième enseignement est plus âpre. Pendant deux décennies, les violences des confins tchado-centrafricains ont nourri une impunité quasi systématique. Les groupes armés y prospéraient sur un commerce de la coercition, changeant d’allégeance au gré des soldes, protégés par l’enclavement et par le désintérêt des capitales. La condamnation de Miskine fissure ce pacte du silence. Pour les parties civiles, entendues à l’audience, elle vaut reconnaissance d’un préjudice longtemps nié, et les réparations allouées, même modestes au regard des souffrances, inscrivent dans le marbre judiciaire une dette de l’État envers les victimes. Reste que la mémoire de ces guerres oubliées ne se solde pas en un seul jugement: des centaines de dossiers, côté tchadien comme centrafricain, demeurent sans juge et sans archive.
Car le verdict ne fait pas l’unanimité. Dès le prononcé, la défense a dénoncé un « verdict inique » et annoncé, le 10 septembre, un pourvoi devant la Cour suprême. L’argument n’est pas seulement procédural. Il interroge la capacité d’une justice adossée à un régime militaire de transition à juger sereinement un dossier aussi ancien, où les preuves matérielles se sont effacées et où les témoins ont vieilli. Entre la demande de vérité des victimes et les exigences du procès équitable, la voie est étroite. Une justice qui punit sans convaincre nourrit le soupçon; une justice qui renonce entretient l’impunité. Le pourvoi annoncé prolongera donc, devant la plus haute juridiction du pays, une bataille que le premier verdict n’a pas close.
L’affaire dépasse le prétoire. Elle s’inscrit dans une recomposition des rapports de force en Afrique centrale, où Bangui s’est adossée à des supplétifs étrangers pour reprendre le contrôle de son territoire, et où N’Djamena veille jalousement sur une frontière traversée par les trafics, les réfugiés soudanais et les combattants. Juger un ancien mercenaire, c’est aussi rappeler que les hommes de guerre d’hier peuvent devenir, un jour, des justiciables. Le message vaut avertissement pour les entrepreneurs de violence qui, aujourd’hui encore, monnaient leurs services de part et d’autre de la ligne frontalière, du bassin du lac Tchad aux savanes de l’Ouham. Dans une région où les commissions mixtes de sécurité peinent à contenir les incursions, ce signal judiciaire compte autant que les patrouilles.
Le précédent n’est pas neuf. En 2016, à Dakar, les Chambres africaines extraordinaires avaient condamné l’ancien président tchadien Hissène Habré pour crimes contre l’humanité, ouvrant la voie à une justice continentale des atrocités. Le procès Miskine s’inscrit dans ce sillage, mais il l’inverse: cette fois, c’est N’Djamena qui juge un voisin, et non une juridiction étrangère qui juge un Tchadien. Le renversement dit la maturité, réelle ou proclamée, d’un appareil judiciaire national longtemps soupçonné d’être instrumentalisé au gré des besoins du pouvoir.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas Miskine, est celle de savoir si un procès isolé peut fonder une jurisprudence régionale de la responsabilité. Le Tchad a montré qu’un tribunal national pouvait se saisir d’un passé transfrontalier. Il lui reste à prouver que ce geste n’est pas un coup politique ponctuel, mais le premier maillon d’une chaîne. En définitive, la condamnation de Miskine n’est pas seulement un point final judiciaire; elle rouvre le procès plus vaste, et toujours pendant, de l’impunité aux marges des États. La Cour suprême dira bientôt si le verdict tient sur le fond. L’Histoire, elle, retiendra que N’Djamena a osé juger ce que d’autres avaient laissé prescrire.















