Depuis la rentrée du 14 septembre 2026, aucune fille scolarisée dans le secondaire public béninois, de la sixième à la terminale, ne paie de frais de scolarité. La mesure, décidée en juin par le gouvernement de Romuald Wadagni, teste la capacité de l’État à financer une promesse universelle.

Par Aïssatou Diallo

Le lundi 14 septembre 2026, les cours de récréation béninoises ont rouvert sur un changement discret et considérable. Pour la première fois, toutes les filles inscrites de la sixième à la terminale dans l’enseignement secondaire général public et dans l’enseignement technique sont exonérées de frais de scolarité, sur l’ensemble du territoire. La décision avait été entérinée le mercredi 3 juin 2026 en Conseil des ministres, présidé par Romuald Wadagni, moins de deux semaines après son investiture à la présidence de la République. Elle a été confirmée et précisée lors du Conseil du 2 septembre, consacré aux mesures sociales couvrant les trois ordres d’enseignement pour l’année scolaire et universitaire 2026-2027. Le ministère des Enseignements secondaire, technique et de la formation professionnelle, confié à Clément Kouchadé, est chargé de l’exécution.

L’extension n’est pas née de rien. Le Bénin pratiquait déjà une exonération ciblée, limitée aux filles des classes de sixième à la troisième dans certaines configurations, un dispositif dont l’effet sur le maintien scolaire était documenté mais partiel. La généralisation jusqu’à la terminale répond à un constat simple : le décrochage des filles s’accélère précisément au moment où les frais augmentent et où la pression matrimoniale et économique se fait plus forte, c’est-à-dire au lycée. En supprimant l’obstacle financier sur toute la chaîne secondaire, l’État vise le point de rupture plutôt que le point d’entrée. Les autorités présentent l’éducation des filles comme un levier de développement humain, de réduction des inégalités et de lutte contre la pauvreté, ce que la littérature économique valide largement. Chaque année supplémentaire de scolarisation féminine est associée à un recul de la fécondité précoce, à une hausse des revenus futurs et à une meilleure santé infantile. Le pari béninois consiste à convertir ces effets, connus mais différés, en une décision budgétaire immédiate, ce qui constitue l’exercice politique le plus difficile qui soit : payer maintenant pour un bénéfice qui se mesurera dans quinze ans.

La mesure s’inscrit dans une séquence politique précise. Romuald Wadagni, ancien ministre de l’Économie et des Finances devenu chef de l’État en mai 2026, a construit sa réputation sur la rigueur budgétaire et l’accès aux marchés internationaux. Ouvrir son mandat par une dépense sociale universelle n’est pas anodin : c’est signaler que la consolidation des finances publiques n’interdit pas la redistribution, argument politiquement utile dans un pays où la croissance, attendue autour de 7 pour cent en 2026, ne s’est pas encore traduite en amélioration perceptible du quotidien. La gratuité scolaire est l’une des rares politiques dont l’effet est immédiatement visible par les ménages, dès le mois de septembre, sans intermédiaire administratif complexe.

Le dispositif comporte pourtant une limite que les autorités n’ont pas dissimulée. Si la scolarité est désormais offerte, l’achat des fournitures, des uniformes et le transport restent à la charge des familles. Or, dans les zones rurales du nord et du centre du pays, ces postes représentent souvent une part supérieure aux frais d’inscription eux-mêmes. Une élève qui parcourt dix kilomètres pour rejoindre son lycée ne sera pas retenue par la gratuité des droits d’écolage si sa famille ne peut financer ni la pension ni le déplacement. L’écart entre l’objectif affiché, le maintien des filles jusqu’au baccalauréat, et la réalité du coût complet de la scolarisation demeure le principal risque de la réforme. Il expose aussi la mesure à un effet pervers classique : profiter d’abord aux familles qui scolarisaient déjà leurs filles, celles des villes et des chefs-lieux, plutôt qu’à celles qui renonçaient pour des raisons de distance ou de travail domestique. La gratuité corrige un obstacle réel, mais pas nécessairement celui qui pèse le plus lourd là où les taux d’achèvement sont les plus bas.

Le second risque est budgétaire et pèse sur les établissements. Les frais de scolarité constituaient, pour de nombreux collèges et lycées publics béninois, une ressource de fonctionnement directe, utilisée pour l’entretien, les consommables et parfois la rémunération d’enseignants vacataires. Supprimer cette recette sans compensation intégrale et ponctuelle transfère la tension du ménage vers l’établissement. Le mécanisme retenu, celui des subventions de substitution versées par l’État, n’a de valeur que si les versements arrivent à temps. L’expérience d’autres pays de la sous-région, du Ghana à la Côte d’Ivoire, montre que les retards de compensation produisent en quelques trimestres une dégradation de la qualité qui annule le bénéfice de l’accès élargi.

Reste la question des effectifs. Une gratuité universelle produit mécaniquement un afflux : davantage de filles inscrites, davantage de redoublantes maintenues, des classes plus chargées. Le Bénin devra donc arbitrer entre recrutement d’enseignants, construction de salles et maintien du taux d’encadrement. Sur ce point, la mesure se heurte au calendrier : les décisions de juin produisent leurs effets en septembre, alors que la formation d’un professeur certifié se compte en années. Dans l’intervalle, la variable d’ajustement sera vraisemblablement le recours aux vacataires, c’est-à-dire précisément la catégorie que la disparition des frais d’écolage fragilise.

En définitive, la gratuité scolaire des filles n’est pas seulement une politique éducative ; elle redessine le partage du financement entre l’État, les établissements et les ménages, et déplace la contrainte plutôt qu’elle ne la supprime. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si un État d’Afrique de l’Ouest peut tenir dans la durée une promesse d’universalité sans la doubler d’un transfert compensatoire indexé et versé à échéance fixe. La réponse ne se lira pas dans le discours de rentrée, mais dans les comptes des lycées de Parakou et de Natitingou à la fin du deuxième trimestre.