
Plus de cinquante millions d’inscrits, un parti au pouvoir sans rival dans soixante-quatre circonscriptions, un Tigré privé d’urnes. En votant ce lundi pour ses députés et ses assemblées régionales, l’Éthiopie d’Abiy Ahmed n’organise pas une compétition : elle met en scène sa propre légitimation. Un plébiscite, dans un pays qui brûle par trois bouts.
Ce lundi 1er juin, les bureaux de vote ont ouvert d’Addis-Abeba à Hawassa pour des élections législatives et régionales dont le résultat était connu avant même le dépouillement. Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien de quarante-neuf ans, brigue un nouveau bail à la tête d’un Parti de la prospérité qui détenait déjà quatre cent dix des quatre cent quatre-vingt-quatre sièges de la chambre sortante. Le suspense ne réside pas dans l’issue du scrutin. Il se loge dans le décor, et ce décor en dit plus long que les chiffres à venir.
Car derrière la routine électorale se cache une carte trouée. Le Tigré ne votera pas : le Conseil électoral national, le NEBE, a invoqué des « conditions défavorables » dans une région à peine sortie de la guerre civile de 2020 à 2022. Dans soixante-quatre des cinq cent quarante-sept circonscriptions, le parti au pouvoir se présente sans le moindre adversaire. Les principaux mouvements d’opposition ont choisi le boycott, faute de garanties. Plusieurs analystes y voient l’un des scrutins les moins compétitifs depuis l’instauration du multipartisme, en 1991.
Le contraste avec 2018 est saisissant. Cette année-là, Abiy Ahmed accédait au pouvoir porté par une vague de contestation contre la coalition de l’EPRDF, promettait l’ouverture, libérait des prisonniers politiques et décrochait, en 2019, le prix Nobel de la paix. Sept ans plus tard, le même homme a conduit une guerre dévastatrice au Tigré, affronte l’insurrection Fano en pays amhara et voit l’Oromia, sa propre région d’origine, s’enfoncer dans une violence chronique. La trajectoire est devenue un cas d’école : celle d’un réformateur acclamé qui consolide, élection après élection, un pouvoir de plus en plus solitaire.
Le premier enseignement de ce vote tient à sa fonction. Il ne sert pas à choisir, mais à certifier. En 2021, le Parti de la prospérité avait déjà raflé quatre-vingt-seize pour cent des sièges. Reconduire cette domination par les urnes permet à Abiy Ahmed d’habiller d’un vernis démocratique un exercice du pouvoir toujours plus centralisé. La participation, que les autorités annonceront massive, deviendra l’argument imparable : comment contester un dirigeant que des dizaines de millions d’Éthiopiens viennent de plébisciter ? L’exercice est connu sur le continent, du Rwanda de Paul Kagame à l’Ouganda de Yoweri Museveni. Sa force tient précisément à son allure de normalité institutionnelle. Mais l’analogie a ses limites. Ces deux voisins offrent à leurs électeurs, en échange du renoncement à l’alternance, une paix relative et une croissance soutenue. L’Éthiopie, elle, demande à ses citoyens de plébisciter un pouvoir qui n’a su leur garantir ni l’une ni l’autre. Le vote y repose donc moins sur l’adhésion que sur l’épuisement et l’absence d’issue.
Le deuxième enseignement est géographique. Un scrutin national amputé d’une région entière, le Tigré, et perturbé dans plusieurs autres ne produit pas une représentation : il fixe une photographie partielle du pays. Là où l’État ne maîtrise plus le terrain, en Amhara comme dans des pans de l’Oromia, on vote peu, mal, ou pas du tout. Le Parlement issu de ces urnes parlera donc au nom d’une Éthiopie qu’il ne recouvre pas. Cette légitimité à géométrie variable nourrit le ressentiment des laissés-pour-compte et alimente, en retour, les rébellions qu’elle prétend ignorer.
Le troisième enseignement est plus souterrain, et il est économique. Abiy Ahmed a engagé une libéralisation bien réelle : flottement du birr fin 2024, ouverture aux capitaux étrangers, programme conclu avec le Fonds monétaire international. Les chiffres disent l’ampleur de la dépendance : une inflation longtemps installée au-dessus de vingt pour cent, une dette extérieure qui étrangle le budget, un rééchelonnement négocié avec les créanciers dans le cadre commun du G20. Dans une telle position, chaque signal de stabilité vaut de l’or, et un scrutin sans surprise en est un, précieux et bon marché. Cette orthodoxie séduit Washington et les bailleurs, qui s’accommodent volontiers de la qualité douteuse du processus électoral. Le calcul du pouvoir éthiopien est limpide : un mandat renouvelé et une stabilité affichée rassurent davantage les investisseurs qu’une compétition à l’issue incertaine. La conformité démocratique devient une variable d’ajustement de la crédibilité macroéconomique, sacrifiée sans bruit sur l’autel de la note souveraine.
Reste la contradiction centrale, que nul bulletin ne tranchera. Un dirigeant peut gagner toutes les élections et perdre son pays. La répétition des plébiscites n’a jamais éteint une insurrection ; elle a souvent produit l’effet inverse, en convainquant les exclus que les urnes ne leur laissent aucune porte de sortie. En refusant aux Tigréens, aux combattants Fano et à une fraction des Oromo une place dans le jeu institutionnel, Addis-Abeba économise une compétition aujourd’hui et s’achète une instabilité pour demain. Le bénéfice est immédiat ; la facture, différée.
La véritable échéance n’est donc pas celle de ce lundi. Elle viendra quand Abiy Ahmed, fort d’une majorité reconduite, devra choisir entre négocier avec ses périphéries en armes ou poursuivre la logique du tout-sécuritaire. Le Nobel de 2019 saluait un faiseur de paix ; le dirigeant de 2026 gouverne un État fragmenté qu’aucun scrutin ne recoud. Entre la légitimité des urnes et celle du terrain, l’Éthiopie vient de trancher pour la première. Il lui faudra, tôt ou tard, reconquérir la seconde, et cette reconquête-là ne se gagnera jamais dans un isoloir.















