Cent vingt et un cas confirmés, dix-sept morts : l’épidémie d’Ebola qui ronge l’Ituri n’a plus rien d’un foyer isolé. La souche Bundibugyo, orpheline de vaccin, déjoue les parades éprouvées. La visite du patron de l’OMS à Kinshasa et le report du sommet Inde-Afrique disent l’ampleur de l’alarme régionale.

 

Le patron de l’Organisation mondiale de la santé n’avait pas prévu, en cette fin mai 2026, de poser ses valises à Kinshasa. La courbe l’y a contraint. En quelques semaines, l’épidémie d’Ebola déclarée en Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo, a franchi un seuil qui interdit l’optimisme : 121 cas confirmés, 17 morts, et des centaines de cas suspects sous surveillance. Ce qui ressemblait à un foyer circonscrit prend désormais les contours d’une crise régionale.

Toute la difficulté tient à la nature du virus en cause. Il ne s’agit pas de la souche Zaïre, la plus connue, mais de la souche Bundibugyo, identifiée pour la première fois en 2007 à la frontière ougandaise. Or les armes mises au point contre Ebola, le vaccin Ervebo et les traitements par anticorps monoclonaux qui ont fait reculer les épidémies récentes, ciblent la souche Zaïre. Contre Bundibugyo, il n’existe aujourd’hui aucun vaccin homologué ni traitement formellement validé. Les soignants congolais affrontent ce virus comme on le faisait il y a vingt ans : à mains nues, ou presque. La souche Bundibugyo tue moins que la Zaïre, mais sa létalité demeure redoutable, et sa trompeuse banalité retarde souvent le diagnostic.

Privées de la parade vaccinale qui avait permis d’éteindre les flambées de 2018 à 2020, les équipes en sont réduites aux fondamentaux : traçage des contacts, isolement des malades, enterrements sécurisés, désinfection. Des gestes efficaces, mais lents, et terriblement exposés au contexte. L’Ituri est l’une des provinces les plus instables du pays, quadrillée par des groupes armés, secouée par des déplacements de population massifs. Suivre une chaîne de transmission y relève de l’exploit quand des villages entiers se vident à l’approche des combats.

Sur le terrain, la riposte se déploie depuis Bunia, la capitale provinciale transformée en base arrière. Centres de traitement montés en urgence, brigades de surveillance aux points de passage, sensibilisation des communautés : l’architecture est connue, rodée par une décennie de flambées, mais elle butte sur la défiance de populations échaudées par des années de violences et de promesses non tenues. Convaincre une famille de confier un proche fiévreux à un centre d’isolement suppose une confiance que l’État congolais peine, dans cette région, à inspirer.

Le danger, désormais, est celui de la contagion régionale. L’Ituri jouxte l’Ouganda et le Soudan du Sud, et les routes commerciales y ignorent les frontières. L’Africa CDC, l’agence sanitaire continentale dirigée par Jean Kaseya, a placé les pays voisins en alerte et tente de coordonner une riposte que les moyens peinent à suivre. À Kinshasa, l’Institut national de recherche biomédicale du professeur Jean-Jacques Muyembe, vétéran de la lutte contre Ebola, séquence les prélèvements et surveille. Mais la course contre la montre se joue à des centaines de kilomètres, sur des pistes que la saison des pluies rendra bientôt impraticables.

Jean Kaseya ne cesse de le marteler depuis sa prise de fonctions : l’Afrique ne peut plus dépendre du bon vouloir des laboratoires et des bailleurs du Nord pour se protéger de ses propres épidémies. La flambée de Bundibugyo lui donne un argument cruel. Voilà une souche connue depuis 2007, qui n’a jamais justifié, aux yeux de l’industrie pharmaceutique, l’investissement d’un vaccin, faute de marché solvable ; et c’est elle qui, aujourd’hui, menace de franchir trois frontières et de réveiller la peur d’une contagion continentale.

L’onde de choc a déjà débordé le champ sanitaire. Le sommet du Forum de partenariat Inde-Afrique, attendu à New Delhi, a été reporté en invoquant la situation sanitaire africaine. Le signal est lourd de sens : une épidémie surgie dans un coin reculé du Congo suffit à dérégler l’agenda diplomatique d’une puissance asiatique. Il traduit aussi la crainte d’une internationalisation, à l’heure où les compagnies aériennes et les chancelleries surveillent chaque bulletin épidémiologique venu de Bunia.

Au-delà de l’urgence, la flambée met à nu une dépendance. La riposte congolaise repose encore largement sur les financements extérieurs, au moment précis où les bailleurs occidentaux rabotent leur aide. L’Africa CDC plaide pour une souveraineté sanitaire continentale : production locale de vaccins et de tests, fonds africains de réponse aux urgences. L’épidémie de Bundibugyo en administre la preuve par l’absurde, puisque, faute de vaccin contre une souche jugée secondaire, le continent paie le prix d’un marché du médicament qui n’investit que là où une demande solvable l’attend.

Il faut mesurer ce que cette impuissance a d’anachronique. En une décennie, la RDC était devenue une vitrine de la riposte aux épidémies, capable d’endiguer Ebola grâce au vaccin, aux traitements et à une expertise locale saluée dans le monde entier. La souche Bundibugyo renvoie soignants et chercheurs à une équation oubliée, celle d’avant les vaccins, et rappelle qu’une victoire sanitaire n’est jamais acquise : elle dépend, à chaque flambée, de la souche précise qui se présente et des outils qu’on a su préparer pour elle.

La fenêtre est étroite. Tant que la transmission reste cantonnée à l’Ituri, l’extinction demeure possible, comme l’ont montré une dizaine d’épidémies congolaises avant celle-ci. Mais chaque cas suspect non retrouvé, chaque village inaccessible, rapproche le scénario que tous redoutent : le passage des frontières. La RDC a vaincu Ebola plus souvent qu’aucun autre pays. Cette fois, elle devra le faire sans son arme la plus sûre, et le monde, lui, devra cesser de croire qu’une épidémie africaine reste une affaire purement africaine.