
Tanzanie, Algérie, Égypte, Soudan : en quelques jours de mai, l’Inde a multiplié les accords commerciaux et de défense sur le continent. New Delhi avance ses pions pendant que Pékin domine encore. Une diplomatie discrète, adossée aux médicaments et à la formation, qui parie sur le temps long africain.
En l’espace de quelques jours, à la fin du mois de mai 2026, New Delhi a déroulé un agenda africain d’une densité inhabituelle. Consultations diplomatiques avec Khartoum, coopération de défense approfondie avec Alger et Le Caire, comptes commerciaux faits avec Dar es Salaam et Nairobi : l’Inde a avancé ses pions sur un échiquier où la Chine garde, de loin, l’avantage. Discrète, méthodique, la diplomatie indienne ne cherche pas à éblouir. Elle s’installe.
Les ordres de grandeur situent la partie. Les échanges entre l’Inde et l’Afrique tournent autour de la centaine de milliards de dollars, quand ceux de la Chine en pèsent près du triple. New Delhi le sait et joue d’autres cartes que la seule infrastructure : les médicaments génériques qui font de l’Inde la pharmacie du Sud, les lignes de crédit de son Exim Bank, les milliers de bourses du programme ITEC, la diplomatie vaccinale éprouvée durant la pandémie. C’est cette panoplie, plus que le béton, qui dessine sa différence.
Le mois de mai en offre l’illustration concrète. Le commerce bilatéral avec la Tanzanie a franchi les 9 milliards de dollars, celui avec le Kenya les 4,31 milliards, deux têtes de pont indiennes sur la façade de l’océan Indien. Avec l’Algérie et l’Égypte, l’Inde a élargi sa coopération militaire, des exercices conjoints aux discussions sur l’exportation d’armements, là où elle entend convertir une industrie de défense en plein essor en levier d’influence. Khartoum, enfin, a renoué le dialogue formel avec New Delhi, signe que l’Inde ne déserte pas les terrains que d’autres jugent trop risqués.
Cette offensive obéit à une logique de contre-jeu. Faute de pouvoir rivaliser avec les volumes chinois, l’Inde mise sur des créneaux où sa valeur ajoutée est réelle : la santé, la formation des cadres, le numérique avec l’exportation de son architecture d’identité et de paiement, la sécurité maritime dans un océan Indien qu’elle considère comme son arrière-cour stratégique. À cela s’ajoute un argument politique : New Delhi se pose en porte-voix du Sud global, après avoir fait entrer l’Union africaine au G20 sous sa présidence en 2023.
Le levier sanitaire n’a rien d’abstrait. Pendant la pandémie, l’Inde a livré des doses de vaccins à des dizaines de pays africains au titre de sa diplomatie vaccinale, et ses fabricants de génériques fournissent une part majeure des antirétroviraux et des antipaludéens consommés sur le continent. À l’heure où Ebola resurgit en Afrique centrale et où les bailleurs occidentaux réduisent leur aide, cette capacité à produire des médicaments accessibles devient une carte géopolitique de premier ordre, que ni la Chine ni le Golfe ne possèdent au même degré.
Le numérique offre un second terrain. New Delhi exporte le modèle de son architecture publique, l’identité numérique et les paiements instantanés qui ont bouleversé son économie, et plusieurs États africains, du Togo au Kenya, en étudient l’adaptation. C’est une influence d’un type nouveau : non pas des ports ni des routes, mais des infrastructures immatérielles qui s’installent dans le quotidien des citoyens et créent une dépendance technologique durable, moins visible mais plus profonde que le béton.
Le récit a pourtant buté, ce mois-ci, sur un revers révélateur. Le sommet du Forum de partenariat Inde-Afrique, attendu à New Delhi, a été reporté en raison de la situation sanitaire sur le continent, alors qu’Ebola flambe en République démocratique du Congo. L’épisode rappelle une fragilité : la relation indo-africaine vit encore beaucoup de grands rendez-vous symboliques, vulnérables au moindre aléa. Reporter le sommet, c’est ajourner la mise en scène d’une ambition que les accords bilatéraux, eux, continuent de tisser en coulisses.
L’autre limite tient à l’encombrement du terrain. Sur ce continent courtisé, l’Inde n’affronte pas seulement la Chine. La Turquie y vend ses drones, la Russie ses mercenaires et ses céréales, les monarchies du Golfe leurs ports et leurs capitaux. New Delhi avance avec des moyens financiers plus comptés que ses concurrents, et l’écart entre les promesses annoncées et les décaissements réels reste, pour l’Afrique, une vieille déception. La crédibilité indienne se jouera moins dans les communiqués que dans l’exécution des projets. Sur ce point, le bilan reste contrasté : des lignes de crédit annoncées il y a dix ans n’ont jamais été pleinement décaissées, et l’Afrique a appris, à ses dépens, à distinguer les effets d’annonce des engagements réellement tenus.
Il y a, dans cette montée en puissance, une cohérence que les grandes capitales sous-estiment souvent. L’Inde ne cherche pas à se substituer à la Chine, dont elle n’a ni les réserves ni l’appareil d’État planificateur. Elle cherche à devenir incontournable là où ses atouts comptent : un médicament abordable vaut parfois davantage qu’un stade flambant neuf, et un ingénieur formé à Bangalore tisse un lien plus durable qu’une autoroute construite par une main-d’œuvre importée. La stratégie indienne est celle de l’influence diffuse, patiente, presque invisible.
L’Inde dispose enfin d’un atout que peu partagent : elle n’a pas de passé colonial à faire oublier en Afrique, et sa diaspora, de Durban à Nairobi, lui tient lieu de pont culturel. Reste à transformer une accumulation d’accords bilatéraux en stratégie continentale cohérente. Si New Delhi y parvient, le face-à-face africain ne se résumera plus à Pékin contre l’Occident. Il deviendra, enfin, une vraie partie à plusieurs.















