Quatorze ans après la rupture, Damas rouvre son ambassade à Rabat. La première visite syrienne de haut niveau depuis la chute de Bachar el-Assad scelle un rapprochement que le Maroc travaille en silence. Derrière les amabilités protocolaires, une bataille d’influence arabe se joue, et l’Algérie en mesure déjà le prix.

 

Le 27 mai 2026, un communiqué laconique du ministère marocain des Affaires étrangères a suffi à tourner une page de quatorze ans. Damas rouvrira son ambassade à Rabat, et un haut responsable syrien a foulé le sol marocain pour la première fois depuis la chute de Bachar el-Assad, en décembre 2024. Pas de tapis rouge tonitruant, pas de déclaration enflammée : la diplomatie chérifienne avance masquée, comme à son habitude. L’événement, discret en apparence, déplace pourtant une ligne de faille qui traverse tout le monde arabe.

En 2012, le royaume avait rompu avec le régime Assad, fermé sa représentation à Damas et rappelé ses diplomates, pour dénoncer la répression de la révolte syrienne. Pendant les années de guerre, Rabat est resté à distance, ni va-t-en-guerre ni complaisant. La donne a changé avec l’effondrement du clan Assad et l’installation, courant 2025, d’un pouvoir de transition dirigé par Ahmed al-Charaa. Le nouveau Damas cherche une légitimité régionale. Rabat, fort des reconnaissances successives de sa souveraineté sur le Sahara occidental, dispose d’un capital diplomatique qu’il entend faire fructifier loin au-delà de l’Atlantique.

Ce retour au Levant ne tombe pas du ciel. Il prolonge une séquence faste pour la diplomatie marocaine : depuis la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara fin 2020, Rabat a engrangé des soutiens européens et africains, ouvert des consulats à Laâyoune et Dakhla, et transformé un dossier longtemps défensif en levier d’influence. Renouer avec Damas, c’est étendre ce capital au cœur du monde arabe, là où le royaume avait perdu du terrain pendant la décennie de guerre civile.

Les diplomates marocains s’en défendent, mais le tempo n’a rien d’improvisé. Rabat avait discrètement renoué le contact dès l’installation du nouveau pouvoir, multipliant les signaux à bas bruit avant de franchir le pas officiel. Cette méthode, faite de patience et de discrétion, est la signature d’une diplomatie qui préfère verrouiller un acquis avant de l’annoncer, plutôt que d’ouvrir des fronts qu’elle ne maîtrise pas. Le royaume sait qu’en matière arabe, la prudence rapporte souvent davantage que l’éclat.

Le calcul marocain se lit à plusieurs étages. Sur le plan économique d’abord, la reconstruction syrienne, que les institutions internationales chiffrent en centaines de milliards de dollars, ouvre un marché que Rabat veut aborder en avance de phase. Les phosphates et engrais du groupe OCP, les banques panafricaines comme Attijariwafa, les groupes du bâtiment et de l’assurance disposent d’un savoir-faire éprouvé sur les terrains difficiles, du Sahel à l’Afrique de l’Est. Se positionner avant les rivaux, c’est convertir un geste protocolaire en parts de marché.

Sur le plan régional ensuite, le rapprochement épouse la recomposition arabe qu’ont enclenchée Riyad, Doha et Abou Dhabi en renouant avec Damas. En s’y agrégeant, Mohammed VI consolide son ancrage dans le camp des monarchies du Golfe, ses premiers bailleurs et investisseurs, et s’aligne sur la préférence pour les normalisations rapides qu’affiche l’administration Trump. Le royaume, qui a érigé la diplomatie économique en marque de fabrique, joue ici une partition cohérente : ouvrir des portes plutôt qu’afficher des postures.

Reste la dimension la plus sensible, la rivalité avec Alger. Treize années durant, l’Algérie a maintenu le fil avec le régime Assad et plaidé son retour dans la Ligue arabe. La voir aujourd’hui distancée par Rabat auprès du nouveau pouvoir syrien n’a rien d’anecdotique : c’est un revers symbolique dans une guerre d’influence qui se joue aussi sur le Sahara occidental, où Damas pourrait à terme infléchir une position héritée de l’ère Assad. Chaque capitale arabe gagnée par Rabat est une capitale soustraite à la diplomatie du Front Polisario.

Pour Damas, le bénéfice est tout aussi tangible. Chaque ambassade rouverte, chaque drapeau hissé dans une capitale arabe arrime un peu plus le pouvoir de transition à la communauté des États, le sort de son isolement et lui ouvre, à terme, l’accès aux financements de la reconstruction. Le Maroc, partenaire jugé modéré et bien introduit aussi bien auprès des Occidentaux que du Golfe, offre à Ahmed al-Charaa une caution précieuse. Le rapprochement est donc gagnant-gagnant, ce qui fait sa solidité, mais aussi sa fragilité : il tiendra tant que les deux camps y trouveront leur compte.

Le pari n’est pas sans périls. Le pouvoir d’al-Charaa, issu d’une trajectoire djihadiste assumée puis reniée, demeure fragile, contesté sur son flanc confessionnel et scruté par des Occidentaux qui n’ont levé qu’avec prudence leurs sanctions. Miser trop tôt sur un régime de transition, c’est risquer de le voir vaciller. La prudence de Rabat, qui rouvre le canal sans s’engager financièrement à découvert, traduit cette lucidité : on éprouve la solidité du partenaire avant d’y immobiliser des capitaux. L’opinion intérieure n’est pas indifférente non plus, car une frange de la société marocaine garde en mémoire la solidarité affichée avec le peuple syrien sous les bombes.

Ce dégel dit plus que la seule relation bilatérale. Il révèle l’ambition d’un royaume qui ne se conçoit plus comme une simple puissance d’Afrique du Nord, mais comme un acteur arabe et africain à part entière, capable de peser de Nouakchott à Damas. La question n’est plus de savoir si Rabat reviendra au Levant : c’est chose faite. Elle est de mesurer ce qu’il saura en tirer une fois les ambassades rouvertes et les caméras éteintes. Alger, déjà, fourbit sa réponse.