Le Parlement de l’Éthiopie est constitué de deux chambres: le Conseil de la Fédération le Conseil des représentants des peuples (archives)

Le 1er juin, des dizaines de millions d’Éthiopiens votent pour un scrutin dont l’issue ne fait guère de doute. Sans recensement depuis 2007, avec une région Amhara en insurrection et une opposition oromo au bord du boycott, Abiy Ahmed avance vers un sacre que nul ne vient contester.

À Addis-Abeba, les affiches du Prosperity Party ont fleuri sur les grandes avenues avant même l’ouverture officielle de la campagne. Dans les régions, le tableau se brouille. En Amhara, deuxième entité du pays par sa population, des pans entiers de territoire échappent à l’administration centrale depuis le printemps 2023, livrés à l’insurrection des miliciens Fano. Le 24 mai, l’agence Africanews décrivait le rendez-vous du 1er juin comme l’un des scrutins « les moins compétitifs » de l’histoire récente éthiopienne. La formule est diplomatique. Elle dit pourtant l’essentiel : le premier ministre Abiy Ahmed s’apprête à remporter une élection dont il a, méthodiquement, vidé l’incertitude.

Le calendrier n’a rien d’anodin. Nommé en 2018, prix Nobel de la paix l’année suivante, Abiy Ahmed a vu son capital de réformateur se dissoudre dans la guerre du Tigré, qui a fait des centaines de milliers de morts entre 2020 et 2022, puis dans l’embrasement simultané de l’Oromia et de l’Amhara. Le scrutin de 2021 s’était déjà tenu sans plusieurs partis majeurs et dans des conditions sécuritaires dégradées. Cinq ans plus tard, les mêmes causes produisent les mêmes effets, aggravés. Le Conseil électoral national, le NEBE, que préside Melatework Hailu, a misé sur l’enregistrement numérique des bureaux et une plateforme d’inscription technologique. Modernité de façade : aucun recensement n’a été conduit depuis 2007, et plusieurs millions de déplacés internes faussent toute cartographie électorale crédible.

Un acteur manque pourtant à l’appel, et son absence pèse lourd : le Tigré. La région qui a saigné le pays entre 2020 et 2022 demeure administrée par une autorité intérimaire issue de l’accord de Pretoria de novembre 2022, et ses anciens maîtres du Front de libération du peuple du Tigré restent largement tenus à l’écart du jeu national. Le grand dialogue national promis par Abiy Ahmed pour solder les comptes de la guerre n’a jamais véritablement abouti ; la justice transitionnelle est restée un mot d’ordre sans contenu. Faire voter un pays sans avoir réconcilié ses mémoires, c’est bâtir sur du sable.

Le premier verrou est juridique. Le Congrès fédéraliste oromo et le Front de libération oromo, qui avaient boycotté le vote de 2021 pour protester contre l’emprisonnement de leurs dirigeants, affrontent un dilemme cruel. La législation éthiopienne prévoit qu’une formation absente de deux scrutins consécutifs perd son enregistrement. Participer, c’est cautionner une compétition jouée d’avance ; s’abstenir, c’est s’effacer de la légalité. Cette tenaille n’a rien d’accidentel. Elle convertit le boycott, arme classique des oppositions du continent, en suicide institutionnel. Le résultat se devine : dans des dizaines de circonscriptions, le Prosperity Party n’affronte aucun adversaire déclaré, et la victoire s’obtient par défaut bien avant le dépouillement.

Le deuxième verrou est sécuritaire. En Amhara, le Mouvement national Fano, issu d’une mobilisation populaire armée depuis avril 2023, a prévenu : quiconque prend part au processus électoral sera traité en ennemi du peuple amhara, à l’égal du gouvernement. La menace n’a rien de rhétorique. Enraciné dans les communautés rurales, le soulèvement rend matériellement impossible l’acheminement des bulletins sur des territoires entiers. En Oromia, la guérilla de l’Armée de libération oromo entretient une instabilité endémique. Tenir un vote présenté comme « national » quand des provinces vivent hors de portée de l’État relève moins de la démocratie que de la fiction administrative. Chaque zone soustraite au scrutin se mue, mécaniquement, en argument pour contester demain la légitimité du vainqueur.

Le troisième verrou est social, et c’est le plus inflammable. Depuis l’accord conclu avec le Fonds monétaire international et le flottement du birr décidé à l’été 2024, l’Éthiopie traverse une crise du coût de la vie d’une rare brutalité. L’inflation ronge les salaires urbains, la pauvreté rurale s’approfondit, et le sentiment d’abandon alimente le recrutement des insurrections régionales. Abiy Ahmed défend des réformes présentées comme douloureuses mais inévitables ; ses détracteurs y lisent une thérapie de choc imposée sans contrepartie politique. Un scrutin sans rival ne résout rien de cette équation. Il la diffère. Le vote du 1er juin délivrera au pouvoir un brevet de légalité, certainement pas un mandat de confiance.

À l’extérieur, le calcul du premier ministre paraît tout aussi maîtrisé. Aucun partenaire majeur n’a intérêt à fragiliser Addis-Abeba. Washington, qui a relancé sa médiation sur le différend du Nil, ménage un pivot régional incontournable ; les capitales du Golfe, créancières et investisseuses, préfèrent un pouvoir stable à une transition incertaine ; l’Union africaine, dont le siège jouxte les ministères éthiopiens, observe un silence prudent. Cette indulgence internationale offre au scrutin une couverture commode. Elle valide, de fait, l’idée qu’en Éthiopie l’ordre prime la représentation, et que la solidité d’un homme vaut mieux que l’incertitude d’une alternance.

Reste la question que les urnes ne trancheront pas. Dans un pays fracturé, une victoire écrasante vaut-elle gouvernement ? L’histoire éthiopienne récente suggère l’inverse. Le Derg militaire, puis le Front démocratique révolutionnaire qui domina trois décennies, avaient eux aussi aligné les scores triomphaux avant de céder sous le poids de leurs périphéries révoltées. Abiy Ahmed connaît cette leçon mieux que personne, lui qui doit son ascension à l’implosion du système précédent. En verrouillant l’élection, il s’épargne un adversaire le 1er juin. Il ne s’épargne ni l’Amhara en armes, ni l’Oromia en guerre, ni les marchés d’Addis-Abeba, où le prix du teff dira, plus sûrement que tout bulletin, l’état véritable du pays.