En interdisant l’exportation du concentré de lithium, Harare mise tout sur la transformation locale. Depuis février 2026, le minerai brut ne franchit plus la frontière. Ce pari de souveraineté minière peut faire naître une filière de batteries, ou tarir une rente vitale. Tout dépend des usines qui sortiront de terre.

Le 25 février 2026, une circulaire du ministère des Mines a brutalement fermé la frontière au minerai brut zimbabwéen. D’un trait de plume, Polite Kambamura, ministre des Mines et du Développement minier, a suspendu l’exportation de tous les minerais non transformés, lithium compris, jusqu’aux cargaisons déjà « en transit ». Le geste a surpris par sa soudaineté : Harare avait initialement promis cette interdiction pour janvier 2027. En l’avançant de près d’un an, le gouvernement a transformé une échéance lointaine en électrochoc industriel. Premier producteur africain de lithium, le Zimbabwe joue gros sur un seul coup de dés.

Le contexte tient en une frustration ancienne. Depuis la ruée chinoise sur le potentiel lithinifère zimbabwéen, autour de Bikita, d’Arcadia et de Sabi Star, le pays exporte un concentré peu valorisé pendant que la valeur ajoutée, le raffinage en hydroxyde ou en carbonate, se capte ailleurs, en Chine surtout. Harare reproduit ainsi, à l’ère des batteries, le vieux schéma de l’extraction brute. Le raisonnement du gouvernement d’Emmerson Mnangagwa est limpide : sans contrainte, aucun industriel ne raffinera sur place tant qu’il pourra exporter le concentré sans entrave. L’interdiction fabrique donc, de force, le marché captif censé justifier l’investissement en aval.

Les premiers signaux donnent en partie raison au calcul. En avril 2026, la raffinerie du groupe chinois Huayou Cobalt, adossée à la mine d’Arcadia, a expédié ce que les autorités ont présenté comme la première cargaison de sulfate de lithium jamais exportée par un pays africain. Huayou a investi près de 400 millions de dollars dans une unité de transformation ; le groupe Sinomine annonce une usine de sulfate de 500 millions de dollars sur son site de Bikita. Le sulfate de lithium n’est pas le produit fini de la chaîne des batteries, mais il marque une marche franchie. Pour la première fois, une part tangible de la rente reste au Zimbabwe.

Le pari comporte sa part d’ombre. Construire des raffineries prend des années, pas des semaines, et l’interdiction prive immédiatement l’État de devises précieuses. Conscient du danger, le gouvernement a introduit dès avril 2026 un régime de quotas, autorisant des exportations limitées de concentré le temps que les usines se bâtissent. Ce sas de transition préserve un filet de recettes tout en maintenant la menace crédible de l’échéance ferme de janvier 2027. L’équilibre reste précaire. Trop de souplesse, et la contrainte perd son mordant ; trop de rigidité, et des mines ferment, des emplois disparaissent, dans un pays où les réserves de change se comptent déjà en semaines d’importations.

Harare n’invente d’ailleurs rien. L’Indonésie a montré la voie en interdisant dès 2020 l’exportation de son minerai de nickel brut, forçant les industriels chinois à bâtir sur place des fonderies et propulsant le pays au rang de transformateur incontournable de la filière batteries. Le précédent fascine les capitales africaines. Mais Jakarta disposait d’un marché intérieur immense, d’une demande captive et d’une administration capable de tenir la ligne dans la durée. Le Zimbabwe, sous sanctions occidentales depuis deux décennies, à l’économie largement dollarisée et aux finances exsangues, part avec un handicap que l’exemple indonésien tait soigneusement.

Surtout, le calendrier zimbabwéen affronte un marché mondial déprimé. Le cours du lithium s’est effondré depuis ses sommets de 2022, sous l’effet d’une surproduction et d’un ralentissement de la demande de véhicules électriques. Raffiner sur place coûte cher quand le prix de sortie est bas ; les marges qui devaient financer la souveraineté se sont évaporées. En 2023, le lithium avait pourtant rapporté plus de 500 millions de dollars d’exportations au pays, première année pleine de la ruée ; geler une telle manne sans garantie de la remplacer relève du pari sur l’avenir. Le Zimbabwe mise donc sur un rebond futur des cours pour rentabiliser des usines bâties à contretemps. C’est un pari de patience dans une économie qui n’en a guère les moyens. Afreximbank a d’ailleurs débloqué en mai 2026 un financement de 15 millions de dollars pour Ecobank Zimbabwe, destiné à soutenir l’insertion des PME dans ces chaînes d’exportation, signe que l’État cherche des relais là où l’argent public manque.

Reste l’éléphant dans la mine : la Chine. Les principaux acteurs du lithium zimbabwéen, de Huayou à Sinomine en passant par Chengxin et Canmax, sont chinois, et ce sont eux que l’interdiction somme désormais d’investir dans le raffinage. Pékin tient donc à la fois l’amont et l’aval de la filière. En forçant la transformation locale, Harare augmente la valeur captée sur son sol, mais sans desserrer sa dépendance à l’égard d’un partenaire quasi unique qui maîtrise la technologie, les débouchés et les prix. La souveraineté minière proclamée pourrait n’être, au fond, qu’un déplacement géographique de la rente chinoise, et non un transfert de pouvoir vers l’État zimbabwéen.

Le Zimbabwe trace une voie que tout le continent observe. La République démocratique du Congo sur le cobalt, le Ghana sur l’or, la Namibie sur ses minerais critiques : partout, le mot d’ordre de la transformation locale gagne du terrain, porté par l’idée qu’il est temps de cesser d’exporter des cailloux pour réimporter des produits finis. Harare offre le test grandeur nature de cette ambition. S’il réussit, il prouvera qu’un État africain peut forcer la main aux multinationales et remonter la chaîne de valeur. S’il échoue, il rappellera qu’on ne décrète pas une industrie par circulaire, et que la souveraineté minière, privée de capital et de marché porteur, reste un slogan.