Deux ans après les manifestations Gen Z qui avaient ébranlé le parlement de Nairobi, la jeunesse kenyane se mobilise de nouveau contre William Ruto. La cherté de la vie, les impôts et la répression policière érodent rapidement l’assise populaire d’un président qui avait promis de gouverner pour les travailleurs les plus modestes du pays.

En juin 2024, des jeunes Kenyans avaient pris d’assaut le parlement de Nairobi, forçant William Ruto à retirer un projet de loi de finances qui prévoyait des hausses d’impôts significatives. L’événement avait stupéfié le continent et au-delà : une mobilisation spontanée, organisée sur les réseaux sociaux, sans leadership politique traditionnel identifiable, avait contraint un gouvernement à reculer en quelques jours. Deux ans plus tard, le même scénario se rejoue, dans une version moins spectaculaire mais plus profonde. La jeunesse kenyane, toujours aussi connectée et toujours aussi en colère, n’est pas calmée. Elle a simplement changé de registre, passant de la contestation ponctuelle d’un texte législatif à une remise en cause plus fondamentale du bilan de Ruto au pouvoir.

Le président kenyan avait bâti sa campagne de 2022 sur le concept des « hustlers », ces millions de Kenyans qui gagnent leur vie dans l’économie informelle, entre petits commerces, chauffeurs de matatu et vendeurs ambulants. Ruto, fils de paysan, se présentait comme l’un des leurs face à Raila Odinga, qu’il décrivait comme le représentant d’une élite dynastique déconnectée des réalités ordinaires. La promesse était sociale : des politiques centrées sur la base de la pyramide, un filet de sécurité renforcé, un accès au crédit facilité pour les petits entrepreneurs. Trois ans de gouvernance plus tard, la réalité que la rue kenyane perçoit est bien différente.

Le prix du carburant reste élevé dans les stations de Nairobi et des villes secondaires, pesant directement sur les coûts de transport et les prix alimentaires. Le coût des denrées de base, maïs, huile, lentilles, a augmenté de façon significative depuis 2023, créant une pression quotidienne que les ménages à faibles revenus peinent à absorber. L’inflation continue de peser sur le pouvoir d’achat. Simultanément, le gouvernement Ruto a maintenu une pression fiscale que beaucoup jugent incompatible avec les promesses de campagne. La Kenya Revenue Authority a reçu pour instruction d’élargir la base de contribuables, notamment en formalisant des secteurs de l’économie informelle. Pour les « hustlers » que Ruto prétendait représenter, c’est un sentiment de trahison que les mobilisations de mai 2026 expriment avec une clarté croissante.

La réaction des forces de l’ordre aux manifestations a aggravé la situation. Plusieurs incidents de répression policière documentés par des organisations de défense des droits humains ont alimenté la colère. Les images de jeunes manifestants blessés ou arrêtés circulant sur les réseaux sociaux ont davantage galvanisé la mobilisation qu’elles ne l’ont éteinte. La Commission nationale des droits de l’homme du Kenya a demandé l’ouverture d’enquêtes indépendantes sur plusieurs cas d’usage disproportionné de la force. Le gouvernement a qualifié certaines mobilisations d’instrumentalisées par des forces politiques adverses, sans apporter de preuves convaincantes.

L’ironie de la situation de Ruto est que ses adversaires politiques les plus redoutables ne sont pas ceux qu’il combat ouvertement. Raila Odinga est à Addis-Abeba, à la présidence de la Commission de l’Union africaine, hors du champ politique national immédiat. Les opposants parlementaires sont nombreux mais épars. Le vrai défi de Ruto est sociologique : il a perdu la confiance d’une génération qui l’avait soutenu ou regardé avec bienveillance en 2022, et qui constitue la majorité démographique du pays. Le Kenya est l’un des pays les plus jeunes du continent, avec une médiane d’âge inférieure à 20 ans. Aliéner cette cohorte, c’est prendre un risque électoral considérable à moins de deux ans de la présidentielle de 2027.

La dimension régionale ajoute une pression supplémentaire à Ruto. Le Kenya joue un rôle central dans la médiation de la crise de l’est de la République démocratique du Congo, et Nairobi s’est positionné comme le pivot diplomatique de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Cette ambition régionale contraste avec une gestion intérieure que les organisations internationales surveillent avec attention. Les partenaires au développement du Kenya, notamment la Banque mondiale et l’Union européenne, ont engagé des sommes importantes dans des programmes d’appui budgétaire et d’investissement. Une instabilité politique intérieure persistante compliquerait ces engagements.

La question qui se pose à Ruto est celle de l’adaptation ou de la rigidité. Son prédécesseur Uhuru Kenyatta avait su absorber plusieurs crises politiques en reconfigurant ses alliances. Ruto, dont le style est plus combatif, a jusqu’ici répondu aux contestations par la fermeté, parfois par la co-optation de leaders d’opinion, rarement par un réel infléchissement de sa politique économique. Le gouvernement a annoncé en mai 2026 quelques mesures de soulagement sur les denrées de base, que les organisations de consommateurs kenyans jugent insuffisantes au regard de l’ampleur de la crise du coût de la vie.

L’opposition politique formelle cherche à capitaliser sur la colère de la rue sans parvenir à en prendre la tête. La Gen Z kenyane refuse précisément cette tutelle partisane qui rappelle les logiques tribales et clientélistes qu’elle dénonce. Ce hiatus entre la mobilisation de la rue et les structures politiques établies est caractéristique des nouveaux mouvements de contestation africains et pose un défi de fond : sans débouché institutionnel, l’énergie mobilisatrice risque de se disperser sans produire de changement durable.

Si le mouvement de mai 2026 reste dans des niveaux de mobilisation gérables, il constitue un avertissement que le président ne peut se permettre d’ignorer trop longtemps. La jeunesse kenyane a montré en 2024 qu’elle était capable de changer le cours d’une décision politique. Elle vient de rappeler qu’elle n’a pas désarmé. Pour Ruto, la présidentielle de 2027 se joue peut-être moins dans les grandes manœuvres diplomatiques à Nairobi que dans la capacité à reconquérir, quartier par quartier, la confiance d’une génération qui se sent trahie.