Commandant de l’armée jusqu’en octobre 2025, le général Paul Valentino Phiri a été arrêté le 1er octobre par le Bureau anticorruption du Malawi. Il est soupçonné d’avoir facilité un trafic d’armes vers le Soudan. L’affaire éclaire la logistique d’une guerre qui sous-traite ses routes aux États fragiles.

Par Chioma Bennett

Lilongwe, jeudi 1er octobre 2026. Convoqué au siège du Bureau anticorruption du Malawi, le général à la retraite Paul Valentino Phiri, 54 ans, ancien commandant de l’armée, n’en ressort pas libre : il est arrêté pour son rôle présumé dans un trafic d’armes que la presse relie à la guerre du Soudan. « On lui a demandé de se présenter aujourd’hui et il a été arrêté à son arrivée », déclare à l’AFP son avocat, Powell Nkutabasa. Cinq chefs d’accusation sont retenus, dont l’abus de fonction, la violation des procédures de passation de marchés et le maniement de biens liés au terrorisme. Selon le Bureau, ils portent sur son rôle dans « la facilitation d’un trafic d’armes illégal en juin et juillet 2025 ».

Le général a passé la nuit en cellule. Le vendredi 2 octobre, le magistrat Shukurani Kumbani lui a accordé la liberté sous caution : dix millions de kwachas, deux garants engagés pour vingt millions chacun, un pointage mensuel auprès de la police. Le procès est fixé au 12 novembre. Paul Valentino Phiri a dirigé la Force de défense du Malawi de juillet 2023 à octobre 2025 ; il a quitté son poste après la défaite électorale de Lazarus Chakwera et le retour à la présidence de Peter Mutharika. Les faits visés datent donc de l’ancien pouvoir, et les poursuites du nouveau.

L’affaire a commencé dans la presse. Début juillet 2026, la Platform for Investigative Journalism (PIJ), un média d’enquête malawite, révèle que le Bureau anticorruption a reçu une plainte fondée sur des renseignements attribués à la CIA et transmis aux services malawites. Des armes lourdes, missiles compris, auraient été déchargées d’un avion-cargo à l’aéroport international Kamuzu, à Lilongwe, puis rechargées sur des vols à destination du Soudan via le Tchad. Des documents auraient désigné l’armée malawite comme utilisateur final. La PIJ précisait ne pas avoir vu le rapport américain. Le porte-parole militaire, le major Emmanuel Mnelemba, se bornait alors à dire que l’institution avait connaissance des allégations. Ni le Bureau anticorruption ni l’ambassade des États-Unis à Lilongwe n’avaient souhaité commenter.

La mention de l’utilisateur final est le cœur du dossier. Un exportateur d’armement ne livre pas sans ce certificat, c’est-à-dire sans la signature d’un État qui s’engage à conserver le matériel. Cette signature est une marchandise. Celle d’un pays pauvre, sans guerre à ses frontières et loin des regards, se négocie d’autant mieux que personne ne songe à la vérifier. Le Malawi n’a ni frontière ni contentieux avec le Soudan : c’est précisément ce qui en ferait une escale commode. L’armée soudanaise accuse les Émirats arabes unis d’armer les Forces de soutien rapide par le Tchad, la Libye, le Kenya ou la Somalie, ce qu’Abou Dhabi dément. Si la justice confirme les soupçons, cette carte s’étendra jusqu’en Afrique australe.

Le site The Atlas Malawi va plus loin. Dans un article du 2 octobre, il affirme, sur la foi d’un dossier attribué à la CIA qu’il dit avoir consulté, que les armes provenaient de fournisseurs serbes et que le réseau aurait perçu environ 12 millions de dollars ; il met en cause plusieurs responsables de l’administration précédente. Rien de cela n’est établi en justice, et aucune autre source ne le corrobore à ce stade. Mais la qualification retenue par les enquêteurs va dans le même sens : c’est un organe anticorruption qui poursuit, pour abus de fonction et marchés irréguliers. Vu de Lilongwe, le trafic d’armes est d’abord une affaire de corruption, où une économie de guerre rencontre une économie de prébendes.

Les zones d’ombre restent considérables. Ni le Bureau ni l’armée n’ont précisé la nature des armes, l’identité de l’exportateur, celle de l’affréteur des appareils ou le destinataire au Soudan ; le Bureau indique seulement que d’autres éléments seront communiqués le moment venu. Le chef d’accusation lié au terrorisme laisse entendre que les enquêteurs tiennent ce destinataire pour un groupe armé et non pour un État, sans le nommer. La défense n’a pas encore exposé sa version. À ce stade, le dossier connu repose sur une note de renseignement que personne n’a rendue publique.

Le calendrier politique ajoute une ambiguïté. Peter Mutharika achève sa première année de retour au pouvoir, et une coalition réunissant notamment la Malawi Law Society et le Public Affairs Committee a prévu d’en dresser le bilan le 20 octobre à Lilongwe, lutte contre la corruption comprise. L’arrestation d’un général de l’ère Chakwera tombe à point. Elle ne prouve pas une justice sélective ; elle oblige à poser la condition qui l’en distinguerait. Un trafic de cette nature suppose des ordres, des paiements, des complicités à l’aéroport et dans la chaîne logistique d’une armée qui dit seulement avoir été approchée par les enquêteurs. Si le Bureau s’arrête au seul général, il aura réglé un compte. S’il remonte la filière, jusqu’aux fournisseurs et aux commanditaires étrangers, il aura instruit un dossier.

L’enjeu dépasse le Malawi. Depuis avril 2023, la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide a fait des dizaines de milliers de morts, déplacé plus de dix millions de personnes et installé la famine au Darfour. Elle dure parce qu’elle est ravitaillée, et elle est ravitaillée parce que des États tiers prêtent leurs pistes, leurs tampons et leur silence. Que le renseignement soit venu de Washington indique que les routes d’approvisionnement sont désormais suivies jusqu’aux aéroports d’Afrique australe. Le 12 novembre, un tribunal de Lilongwe commencera à dire si un général a vendu la signature de son pays. Il lui sera plus difficile d’établir qui avait intérêt à ce qu’elle soit à vendre.