
Un mois après l’ouverture de la campagne 2026-2027, le prix bord champ ivoirien reste fixé à 1 200 francs CFA le kilo quand le Ghana en offre près de 2 100. Grève de rétention, marche annoncée sur la Caistab, contrebande : le Conseil du café-cacao paie ses ventes anticipées.
Par Tunde Adeyemi
Abidjan, vendredi 2 octobre 2026. Un mois après l’ouverture de la campagne principale, le cacao de Côte d’Ivoire et son régulateur, le Conseil du café-cacao, ont trois vérités à la une des quotidiens. Fraternité Matin, le journal public, met en avant 110 000 producteurs qui ont vendu 75 000 tonnes en un mois. Notre Voie annonce une marche des planteurs sur la Caistab, la tour du Plateau où siège le Conseil, contre un prix bord champ de 1 200 francs CFA le kilo. Le Quotidien d’Abidjan rapporte que le syndicat Synap-CI « durcit le ton ». Les trois disent vrai, et c’est tout le problème du régulateur.
Ce prix a été annoncé le 1er septembre par le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, lors des Journées nationales du cacao et du chocolat. Il reconduit le tarif de la récolte intermédiaire, mais représente une baisse de 57 % par rapport aux 2 800 francs proclamés par Alassane Ouattara le 1er octobre 2025, un record. Entre-temps, les cours mondiaux ont été divisés par deux, jusqu’à évoluer autour de 4 000 dollars la tonne en février, et l’État avait déjà ramené le prix à 1 200 francs en mars, quand les stocks s’accumulaient. Le ministre l’a expliqué sans détour : le gouvernement a retenu le niveau le plus élevé que permettaient les ventes déjà conclues par le Conseil.
Tout est dans cette dernière précision. Entre mars et juin 2026, le Conseil du café-cacao a vendu par anticipation plus de 1,1 million de tonnes, selon le site spécialisé Global Agriculture, alors que les cours avaient déjà décroché de leurs sommets de décembre 2024. Le système ivoirien garantit au planteur 60 % du prix CAF, avec un plancher de 50 % en période de forte volatilité. La vente anticipée, conçue pour lisser les revenus, a donc verrouillé la campagne au plus bas. Le mécanisme censé protéger le producteur de la volatilité lui en fait supporter cette année tout le coût.
De l’autre côté de la frontière, le Ghana a fait un autre choix. Sa nouvelle loi sur le Cocobod garantit aux planteurs au moins 70 % de la valeur FOB, part fixée à 71,18 % pour 2026-2027. Le 25 septembre, Accra a porté son prix à 42 400 cedis la tonne, soit environ 2 100 francs CFA le kilo. L’écart frôle 900 francs : une tonne rapporte 1,2 million de francs CFA à un planteur ivoirien, près de 2,1 millions à son voisin. Un tel différentiel nourrit le risque de fuites vers le Ghana, mais aussi vers le Liberia et la Guinée, où les fèves ivoiriennes trouveraient preneur à meilleur prix.
La première victime est diplomatique. Le 16 juin 2026, Alassane Ouattara et John Dramani Mahama signaient une déclaration promettant d’aligner les prix aux producteurs et de synchroniser les calendriers de campagne ; un groupe technique conjoint s’est réuni à Accra les 28 et 29 juillet. Trois mois plus tard, le quotidien Le Moment affirme qu’Abidjan a rompu l’accord. Aucune dénonciation formelle n’était connue au 30 septembre, relève le site Notre Afrik. Elle serait superflue : un prix ghanéen supérieur de 75 % à celui qu’il devait rejoindre vaut acte de décès. Les deux pays, qui assurent ensemble près de 60 % de l’offre mondiale, se retrouvent concurrents pour les mêmes fèves.
Abidjan répond par le contrôle. La carte du producteur est obligatoire depuis le 1er septembre et le Système national de traçabilité enregistre désormais les transactions. Mi-septembre, le directeur général du Conseil, Yves Brahima Koné, se félicitait sur la télévision publique que 38 000 producteurs aient déjà vendu au moyen de leur carte électronique, tout en reconnaissant un dispositif encore à ses débuts. « La lutte contre la fraude, la contrebande et toutes les pratiques qui fragilisent notre système doit s’intensifier », a lancé le 1er octobre à Agboville Tahi Mathias, l’un des directeurs du Conseil. La réponse est administrative quand l’incitation est économique. Aucun terminal électronique ne retient durablement une fève qui vaut 900 francs de plus à quelques kilomètres.
Le front social, lui, reste difficile à mesurer. Le Synap-CI de Koné Moussa a lancé le 16 septembre une grève illimitée de rétention des fèves et exige le départ de ce même Yves Brahima Koné. Sept organisations chiffrent à 23 000 tonnes le cacao de la campagne précédente encore aux mains des planteurs, soit 66,7 milliards de francs CFA, quand le régulateur assurait le 5 août avoir achevé le rachat de 100 000 tonnes d’invendus. Mais des coopératives du Haut-Sassandra contestent la représentativité du syndicat, l’interprofession affirme que la commercialisation se poursuit, et les 75 000 tonnes écoulées en un mois montrent que beaucoup vendent, faute de pouvoir attendre.
Le calendrier n’arrange rien. Selon Reuters, le Conseil redoute un engorgement des ports en décembre, avant l’entrée en vigueur du règlement européen sur la déforestation. La récolte accuse huit à dix semaines de retard, et les arrivages attendus d’octobre à décembre ne dépasseraient pas 900 000 tonnes environ, contre 1,1 million un an plus tôt. Moins de fèves, plus tard, à un prix contesté : la campagne cumule les fragilités.
La filière fait vivre environ cinq millions de personnes et représente 14 % du produit intérieur brut, rappelle le site Afrik.com. À cette échelle, la question n’est pas le niveau du prix, que nul gouvernement ne peut décréter contre le marché, mais la répartition du risque. Cette année, le planteur le porte seul. L’entente avec Accra devait donner aux deux premiers producteurs mondiaux un pouvoir sur les cours. Au premier retournement, elle a surtout révélé lequel des deux avait vendu trop tôt.















