Six corps ligotés, exhumés fin août près de Forécariah, ont ravivé la peur des disparitions forcées en Guinée. De la France aux organisations de la société civile africaine, les appels à une enquête indépendante se multiplient. Huit mois après l’investiture du président Mamadi Doumbouya, l’État est sommé de rompre avec l’impunité.

Par Aïssatou Diallo

C’est un lundi, le 24 août 2026, qu’une découverte macabre a saisi la Guinée. Dans une forêt de la sous-préfecture de Sabakouré, à une centaine de kilomètres de Conakry, dans la préfecture de Forécariah, six corps ont été exhumés d’une fosse commune. Les victimes avaient les mains liées et les yeux bandés. En quelques heures, l’image a circulé, et avec elle une peur ancienne, jamais dissipée : celle des disparitions forcées. Dans un pays qui pensait avoir tourné la page de la transition militaire, la fosse de Forécariah a rouvert une plaie que les urnes n’ont pas refermée.

La réaction n’a pas tardé. Dès le 27 août, l’organisation Tournons la page-Guinée a exigé une enquête indépendante, transparente et crédible, appuyée par des experts en médecine légale. Le même jour, la France a réclamé, par la voix de sa diplomatie, une investigation menée « en toute transparence » par la justice guinéenne. Les 30 et 31 août, une vingtaine d’organisations de la société civile africaine, parmi lesquelles Africtivistes et le centre AfrikaJom, ont joint leur voix pour demander que la lumière soit faite et que les responsabilités soient établies. L’ampleur de la mobilisation, du local au continental, traduit la gravité perçue de l’affaire, et la défiance envers les autorités.

Car le cas de Forécariah n’est pas isolé. Tournons la page-Guinée documente au moins trente-cinq cas de disparitions forcées depuis le 5 septembre 2021, date du coup d’État qui a porté au pouvoir le colonel devenu général Mamadi Doumbouya. En octobre 2025 déjà, quatre autres corps avaient été retrouvés dans la même préfecture, sans qu’aucune conclusion d’enquête ne soit rendue publique. Ce silence répété nourrit le sentiment d’une impunité installée, où les disparitions s’accumulent sans que l’appareil judiciaire ne remonte jamais jusqu’aux commanditaires. La répétition, ici, fait système.

Le contexte politique donne à l’affaire une résonance particulière. Depuis le putsch du 5 septembre 2021, qui a renversé le président Alpha Condé, la Guinée a traversé une transition longue et heurtée : charte adoptée, référendum constitutionnel organisé en septembre 2025, puis élection présidentielle en décembre. À chaque étape, le pouvoir a promis un retour à l’ordre et le respect des libertés. À chaque étape, les organisations de défense des droits humains ont documenté l’inverse : arrestations d’opposants, dissolution de mouvements citoyens, restrictions de la presse. La fosse de Forécariah s’inscrit dans cette continuité, comme le symptôme le plus brutal d’un divorce entre le discours institutionnel et la réalité vécue par les militants.

Pour les familles de disparus, l’attente est un supplice. Depuis 2024, les noms de figures de la contestation, tels ceux de responsables du Front national pour la défense de la Constitution enlevés à Conakry, hantent une opinion qui n’ose plus toujours protester à visage découvert. L’espace civique s’est refermé : manifestations interdites, médias suspendus, opposants contraints à l’exil. Dans ce climat, chaque fosse découverte devient un test. Non pas seulement pour la justice, mais pour la parole publique elle-même, sommée de choisir entre le silence prudent et l’exigence de vérité.

Ces enlèvements de responsables associatifs, en 2024, suivis de réapparitions après des semaines de détention non reconnue, avaient déjà illustré la méthode. Le droit international qualifie de disparition forcée toute privation de liberté suivie du déni de reconnaissance ou de la dissimulation du sort de la personne, un crime imprescriptible lorsqu’il est systématique. En Guinée, l’accumulation des cas sans réponse judiciaire nourrit le soupçon d’une pratique tolérée, sinon organisée. Le paradoxe est saisissant : au moment où le pays attire les convoitises minières, notamment autour du gisement de fer de Simandou, son image de stabilité se fissure à chaque corps exhumé.

Les institutions, elles, sont placées devant leurs responsabilités. La justice guinéenne, dont l’indépendance est régulièrement mise en cause, dispose des instruments juridiques pour ouvrir une information judiciaire, ordonner des autopsies et sécuriser les scènes. Encore faut-il la volonté politique de le faire. Les organisations qui réclament une enquête savent que la crédibilité de la démarche se jouera sur des détails concrets : la préservation des preuves, l’identification des victimes, la protection des témoins. À défaut, l’annonce d’une enquête risquerait de n’être qu’un pare-feu médiatique, destiné à laisser passer l’orage avant l’oubli.

C’est là que réside la tension centrale. Élu en décembre 2025 avec 86,72 pour cent des voix, face à des adversaires quasi inexistants, puis investi le 17 janvier 2026 pour un mandat de sept ans, Mamadi Doumbouya a présenté son élection comme l’achèvement du retour à l’ordre constitutionnel. Mais la légitimité des urnes ne vaut pas quitus sur le respect des droits fondamentaux. Un pouvoir qui tire sa force d’un scrutin plébiscitaire se retrouve, paradoxalement, plus exposé : il ne peut plus invoquer l’exception de la transition pour justifier l’opacité. La fosse de Forécariah confronte le président élu à la nature même de l’État de droit qu’il proclame.

En définitive, l’affaire dépasse le seul drame de six vies fauchées. Elle interroge la trajectoire d’un pays, et au-delà, celle d’une région où plusieurs régimes issus de coups d’État revendiquent une légitimité populaire tout en verrouillant l’espace des libertés. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si un ordre constitutionnel peut se prétendre restauré tant que les disparus n’ont ni sépulture nommée ni les bourreaux de juges. Pour Conakry, la réponse ne se lira pas dans les discours, mais dans les actes d’une justice enfin saisie.