
En lançant « Gabon Infini » à Makokou, Libreville promet de mobiliser jusqu’à deux cents millions de dollars sur dix ans pour protéger ses écosystèmes. Le pays veut faire de sa biodiversité un actif économique. Derrière l’ambition climatique, la question du financement, de la gouvernance et des communautés reste posée.
Par Éliane Moukoko
Makokou, capitale de l’Ogooué-Ivindo, n’est pas coutumière des grandes annonces internationales. C’est pourtant dans cette ville enserrée par la forêt équatoriale que le gouvernement gabonais et l’organisation américaine The Nature Conservancy ont lancé, le 29 août 2026, un mécanisme baptisé « Gabon Infini ». L’engagement est de taille : mobiliser jusqu’à deux cents millions de dollars, soit près de cent treize milliards de francs CFA, sur dix ans, pour financer la conservation des écosystèmes et le développement des communautés qui en dépendent. Pour un pays couvert à près de neuf dixièmes par la forêt, l’affaire dépasse de loin l’écologie. Elle engage un choix de modèle économique.
Le dispositif repose sur une ingénierie financière encore rare sur le continent, connue sous le nom de financement de projet pour la permanence. Plutôt que de vivre de subventions annuelles, incertaines et sans cesse renouvelées, l’État sécurise en une seule fois une enveloppe pluriannuelle, adossée à des fondations philanthropiques et à des bailleurs spécialisés. Aux côtés de The Nature Conservancy figurent le Bezos Earth Fund, la fondation de la famille Walton, le Fonds pour l’environnement mondial et l’initiative Enduring Earth. L’objectif chiffré est explicite : porter à trente pour cent la part des écosystèmes terrestres, marins et d’eau douce placés sous protection d’ici à 2030, conformément au cadre mondial de Kunming-Montréal adopté à la COP15 de 2022. Le programme prévoit la création de 3,7 millions d’hectares d’aires protégées nouvelles et une meilleure gestion de 3,8 millions d’hectares déjà classés.
Pour la présidence, l’opération prolonge une stratégie assumée depuis l’élection de Brice Clotaire Oligui Nguema, en avril 2025. Le chef de l’État, qui a reçu le directeur régional pour l’Afrique de The Nature Conservancy, Ademola Ajagbe, veut faire de la biodiversité un gisement de revenus, d’emplois et de moyens de subsistance, non plus une contrainte imposée de l’extérieur. Le discours officiel martèle un point : « Gabon Infini » ne relève pas de l’aide bilatérale classique, mais d’un partenariat stratégique. La nuance est autant politique qu’économique. Elle dit la volonté de Libreville de traiter d’égal à égal avec les grands financeurs de la nature, au moment où le pays cherche à desserrer sa dépendance à un pétrole vieillissant, dont la production recule et dont la manne s’amenuise.
Le Gabon dispose, il est vrai, d’atouts singuliers. Couvert de forêt sur près de quatre-vingt-huit pour cent de son territoire, il absorbe davantage de dioxyde de carbone qu’il n’en émet, un statut de puits net que peu de nations peuvent revendiquer. Le parc national de l’Ivindo, classé au patrimoine mondial, où se niche Makokou, en est la vitrine. Mais depuis la transition ouverte par le coup d’État d’août 2023, qui a mis fin à plus d’un demi-siècle de règne de la famille Bongo, le pays doit prouver que cette richesse verte peut nourrir un projet économique crédible, et pas seulement flatter les indices climatiques internationaux.
Le pari, pour autant, n’a rien d’écrit. La valeur écologique du Gabon, deuxième massif forestier du continent après le cœur du bassin du Congo, est reconnue de longue date. La convertir en revenus tangibles pour les villages riverains, elle, s’est souvent heurtée au réel. Les projets d’écotourisme peinent à décoller faute de routes et d’hôtels, la filière bois demeure fragile, et le conflit entre l’homme et la faune, ces éléphants qui piétinent les champs et ruinent une récolte en une nuit, nourrit une exaspération ancienne. Début août, le président lui-même avait dû fixer des orientations pour relancer la filière forêt-bois et ordonner le règlement d’une dette de vingt milliards de francs CFA envers des opérateurs, preuve que l’économie verte gabonaise reste convalescente.
La question du partage de la valeur se pose avec d’autant plus d’acuité que le mécanisme fait entrer dans le jeu des acteurs privés au poids colossal. Confier une part de la trajectoire environnementale d’un État souverain à des fondations nourries par quelques-unes des plus grandes fortunes de la planète n’a rien d’anodin. Les précédents des crédits carbone, parfois cédés à vil prix et sans retombées locales visibles, ont laissé des rancœurs. Pour que « Gabon Infini » ne rejoigne pas la longue cohorte des annonces sans lendemain, il faudra une traçabilité stricte des fonds, une gouvernance lisible et une association véritable des communautés à la décision, au-delà des consultations de pure forme.
Reste la dimension proprement politique. Le pouvoir né de la transition de 2023 a fait de la restauration de la souveraineté son mot d’ordre. Or un financement de cette ampleur crée mécaniquement des obligations envers les bailleurs : indicateurs à tenir, superficies à classer, audits à accepter. La frontière entre partenariat et conditionnalité est mince. Libreville devra prouver que la protection de sa nature sert d’abord un projet national, et non l’image climatique de partenaires étrangers en quête de puits de carbone présentables. C’est à cette mesure que se jaugera la sincérité du modèle, et sa capacité à survivre aux alternances.
En définitive, « Gabon Infini » n’est pas seulement un outil de conservation ; il redessine la façon dont un pays africain peut valoriser son capital naturel dans une économie mondiale avide de compensations. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabonais, est celle de savoir si la biodiversité peut devenir un actif rémunérateur sans être bradée, et si les États forestiers du continent sauront en capter la rente plutôt que de la concéder. Pour le Gabon, qui cherche son après-pétrole, la réponse engagera bien plus que l’avenir de ses forêts.














