Moins d’un an après le coup d’État qui l’a porté au pouvoir, le colonel Michaël Randrianirina affronte le retour des coupures d’électricité et une insécurité grandissante. À Madagascar, la grogne sociale rattrape une junte qui avait promis le changement et bute déjà sur le quotidien des Malgaches.

Par Chioma Bennett

 

Antananarivo, fin août 2026. Les longues coupures de courant ont fait leur retour dans plusieurs quartiers de la capitale malgache, et avec elles le mécontentement d’une population lasse. Moins d’un an après avoir pris le pouvoir, le 17 octobre 2025, à la faveur d’un coup d’État mené avec l’unité militaire du Capsat, le colonel Michaël Randrianirina se retrouve confronté à un ennemi qu’aucun putsch ne renverse : le quotidien. Délestages à répétition, faits criminels en hausse dans les grandes villes, l’état de grâce se dissipe et la junte découvre que gouverner Madagascar, île de près de trente millions d’habitants, est autrement plus difficile que d’en conquérir le sommet. La capitale, longtemps présentée comme la vitrine du nouveau régime, devient le baromètre le plus cruel de son crédit auprès de la population.

La crise électrique a des causes précises et anciennes. Le Réseau interconnecté d’Antananarivo, alimenté par la compagnie nationale Jirama, subit une panne d’un groupe de la centrale thermique d’Ambohimanambola, au moment même où la baisse saisonnière de la production hydroélectrique, l’étiage, réduit progressivement les capacités disponibles. L’État avait pourtant annoncé des dispositions pour limiter les perturbations, notamment l’importation directe de gasoil destiné à alimenter pendant six mois les centrales thermiques de la compagnie. La promesse s’est heurtée à la réalité d’un système électrique vétuste, chroniquement sous-dimensionné, endetté et dépendant du carburant importé, dont la moindre défaillance technique plonge des quartiers entiers dans le noir. La compagnie peine par ailleurs à honorer ses factures de combustible auprès de ses fournisseurs, ce qui aggrave encore la fréquence des arrêts de production.

Face à la grogne, le pouvoir militaire joue sa crédibilité naissante. Le colonel Randrianirina avait fait de la rupture avec l’ancien régime, chassé après des semaines de contestation portée par la jeunesse urbaine, le socle même de sa légitimité. Or les maux dénoncés hier, coupures interminables, cherté de la vie, insécurité grandissante, persistent aujourd’hui, comme si le changement de gouvernants n’avait rien changé aux structures. La junte doit désormais démontrer qu’elle sait administrer, et non seulement promettre ou dénoncer. Les mesures d’urgence sur le carburant et l’électricité sont scrutées comme un test grandeur nature : échouer sur la Jirama, symbole de l’incurie publique, c’est risquer de réveiller la rue qui, précisément, l’a portée au pouvoir.

Pour les Malgaches, l’électricité intermittente n’est pas un détail technique lointain. Elle paralyse les commerces et les ateliers, ruine les denrées réfrigérées des petits vendeurs, prive les élèves de lumière pour réviser à l’approche de la rentrée, plonge des quartiers entiers dans une obscurité propice aux agressions et aux cambriolages. Dans un pays régulièrement classé parmi les plus pauvres du monde, où une large majorité vit sous le seuil de pauvreté, chaque délestage est une perte sèche pour des ménages qui n’ont aucune marge de manœuvre. L’insécurité, elle, nourrit un sentiment d’abandon corrosif : quand l’État ne garantit ni la lumière ni la sûreté élémentaire, la promesse révolutionnaire de la junte sonne cruellement creux. Les hôpitaux, les écoles et les petites unités de production, contraints de recourir à des groupes électrogènes coûteux, répercutent ces surcoûts sur des usagers déjà exsangues.

La compagnie Jirama incarne, à elle seule, le nœud du problème. Structurellement déficitaire, dépendante des subventions publiques et du fioul importé, minée par des pertes techniques et commerciales considérables, elle est le talon d’Achille de tout gouvernement malgache, quel que soit son mode d’accession au pouvoir. Assainir ses comptes suppose des hausses de tarifs impopulaires ou des investissements massifs que l’État exsangue ne peut financer seul. Les bailleurs internationaux, eux, conditionnent leur appui à des réformes douloureuses et à une meilleure gouvernance de l’entreprise. La junte se trouve ainsi prise en étau, entre la nécessité de résultats immédiats pour tenir la rue et l’impossibilité matérielle de réparer en quelques mois un secteur miné par des décennies de sous-investissement.

Sur le plan politique, l’équation se complique encore. Arrivé par la force, le régime cherche une reconnaissance intérieure et extérieure qui dépend largement de sa capacité à livrer des services publics tangibles. Les partenaires internationaux, prudents face à un pouvoir militaire issu d’un coup d’État, observent de près le respect du calendrier de transition promis et le retour annoncé à un ordre constitutionnel. Toute dégradation sociale majeure fragiliserait un pouvoir dont la légitimité repose moins sur les urnes que sur un espoir diffus de changement. Or l’histoire récente de Madagascar, jalonnée de crises à répétition, a montré que les pénuries d’énergie, la vie chère et le mécontentement urbain peuvent emporter des présidents en quelques semaines.

En définitive, les délestages de l’hiver austral ne sont pas qu’une simple avarie technique ; ils mettent à l’épreuve le récit fondateur d’une junte qui promettait de faire mieux que ceux qu’elle a renversés. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malgache, est celle de savoir si un pouvoir né dans la rue peut durablement survivre à la déception de cette même rue. Pour le colonel Randrianirina, la voie est étroite : entre l’urgence d’éclairer les foyers avant que la colère ne monte et l’impossibilité de réformer sans douleur un secteur ruiné, chaque coupure de courant éclaire, paradoxalement, la fragilité profonde de son pouvoir.