
Au sommet extraordinaire de l’Union africaine à Luanda, le président nigérian Bola Tinubu a demandé aux dirigeants du continent d’inscrire à leur agenda les violences xénophobes visant les étrangers africains en Afrique du Sud. Un appel à la solidarité, mais aussi un révélateur des tensions entre deux géants.
Par Kwame Mensah
Luanda, 31 août 2026. À la tribune de la 21e session extraordinaire de l’Assemblée de l’Union africaine, le Nigéria a haussé le ton. Par la voix de son vice-président Kashim Shettima, le président Bola Tinubu a exprimé la vive préoccupation d’Abuja face aux attaques xénophobes et afrophobes récurrentes visant des ressortissants africains en Afrique du Sud, et réclamé une réponse collective des dirigeants du continent. En portant le dossier au sommet de l’organisation panafricaine, le géant ouest-africain a transformé un contentieux longtemps traité en bilatéral en une question proprement continentale, révélatrice des lignes de fracture qui traversent l’Afrique et opposent, en creux, ses deux principales puissances économiques. L’enceinte choisie, un sommet extraordinaire consacré à la paix et à la sécurité du continent, confère à la démarche nigériane une solennité particulière.
La démarche n’est pas anodine. Le Nigéria et l’Afrique du Sud pèsent, à eux deux, une part déterminante du produit intérieur brut du continent et rivalisent de longue date pour le leadership africain, sur la scène diplomatique comme dans les institutions multilatérales. Les poussées de violence contre les migrants africains en Afrique du Sud, régulièrement dénoncées depuis plus d’une décennie, ont déjà provoqué des crises diplomatiques, des rapatriements et des représailles commerciales, y compris des attaques contre des intérêts sud-africains à Lagos. En demandant que le sujet soit inscrit et examiné lors de la 40e session ordinaire de l’Union, prévue en janvier 2027, Tinubu institutionnalise une revendication qui, jusqu’ici, s’exprimait surtout par communiqués indignés et rappels d’ambassadeurs.
Abuja a soigné son argumentaire pour ne pas apparaître comme le procureur de Pretoria. Tout en dénonçant les violences, le président nigérian a reconnu le droit souverain de l’Afrique du Sud à appliquer sa législation migratoire et salué sa contribution au développement du continent. La nuance est diplomatique : il ne s’agit pas d’accuser frontalement un partenaire, mais d’obliger l’Union à nommer un mal qu’elle préfère souvent taire, par crainte d’ouvrir un dossier qui embarrasse plusieurs de ses membres. Tinubu a appelé au dialogue, à la diplomatie préventive et à l’action collective, plaçant la lutte contre la xénophobie et l’afrophobie sur le même plan que les autres grands défis de sécurité continentale. Cette prudence traduit la difficulté d’Abuja à concilier son rôle de porte-voix des Africains de l’étranger et le maintien de relations correctes avec une économie de premier plan du continent.
Derrière les mots, il y a des vies. Des millions de ressortissants ouest-africains, nigérians en tête, vivent et travaillent en Afrique du Sud, dans le commerce, les services, les métiers informels des grandes villes. Chaque flambée de violence les expose à la peur, au pillage de leurs échoppes, parfois à la mort, et nourrit un ressentiment durable dans les pays d’origine, où l’opinion réclame des mesures. Pour ces communautés, la reconnaissance du problème par l’Union africaine serait un premier signal, à condition qu’elle débouche sur des mécanismes concrets de protection, de suivi et de réparation, et non sur une énième déclaration solennelle vite oubliée. L’écart entre les principes proclamés et la réalité vécue reste le point aveugle du panafricanisme.
Pour l’organisation continentale, la demande nigériane est un test de crédibilité. L’Union africaine peine à faire respecter ses propres principes de libre circulation et de solidarité dès lors qu’ils se heurtent aux souverainetés nationales et aux tensions internes des États. Inscrire la xénophobie à l’ordre du jour, c’est risquer d’exposer au grand jour les divisions entre pays d’accueil et pays d’émigration, entre le discours d’unité et les réalités migratoires du continent. Le sommet de Luanda a par ailleurs adopté un Plan d’action présenté comme une feuille de route destinée à renforcer les mécanismes africains de prévention et de règlement des conflits, signe que l’organisation cherche à reprendre l’initiative après une série de crises qui ont écorné son autorité. Faute de suivi, les résolutions panafricaines se sont trop souvent réduites à des vœux pieux, vite démentis par la flambée de violences suivante dans les townships et les quartiers commerçants.
Tinubu a élargi son propos à un avertissement plus large et plus stratégique. Il a mis en garde contre la fragmentation des initiatives de paix et la dépendance croissante à l’égard d’acteurs extérieurs, forces militaires étrangères, mercenaires et entreprises privées de défense, qui affaiblirait selon lui l’appropriation africaine des questions de sécurité. Il a aussi exhorté les pays producteurs et exportateurs d’armes à coopérer pour empêcher que munitions et équipements ne tombent aux mains de groupes terroristes ou d’acteurs armés non étatiques. En liant xénophobie, souveraineté sécuritaire et prolifération des armes, le Nigéria esquisse une doctrine : l’Afrique doit régler elle-même ses affaires, sous peine de rester la variable d’ajustement des puissances extérieures.
En définitive, l’initiative de Tinubu n’est pas qu’une protestation contre des violences ponctuelles ; elle redessine les rapports de force au sein de l’Union africaine, où le Nigéria entend peser sur l’agenda continental et affirmer un leadership contesté. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sud-africain, est celle de savoir si l’organisation panafricaine saura transformer l’indignation en protection réelle des Africains sur le sol africain. Pour Abuja comme pour Pretoria, la voie est étroite : entre la rhétorique de l’unité continentale et la brutalité des faits migratoires, l’Afrique se juge, en dernier ressort, à sa capacité à protéger les siens, quel que soit leur pays d’origine.















