
Notre précédente livraison rappelait ce que la séquence politique récente ne doit pas faire oublier : la relation entre Dakar et Abu Dhabi n’est pas née en 2024. Pendant les douze années de la présidence Macky Sall, elle a changé de profondeur, d’échelle et de nature. Reste une question. Pourquoi le Sénégal, pays de dix-huit millions d’habitants, sans le poids démographique du Nigeria, la puissance industrielle de l’Afrique du Sud ni les ressources de plusieurs grands États africains, a-t-il obtenu un tel niveau d’accès au sommet de l’État émirati ? La réponse ne se trouve pas seulement dans l’économie. Elle se trouve dans la politique, la constance et la confiance. Et pendant douze ans, cette relation a eu un visage.
Il faut d’abord mesurer ce qui distingue le Sénégal. Abu Dhabi n’a jamais eu besoin de Dakar pour découvrir l’Afrique : les Émirats investissent massivement sur le continent selon une stratégie qui leur est propre, des infrastructures à l’énergie, des ports à la logistique. Entre 2019 et 2023, les entreprises émiraties ont investi plus de 110 milliards de dollars en Afrique, selon les autorités émiraties. Le Sénégal n’est dans cet ensemble ni leur plus grand marché africain, ni leur principal fournisseur de matières premières, ni leur partenaire le plus évident par la géographie.
Il obtient pourtant, sous Macky Sall, quelque chose que ces indicateurs ne laissaient pas nécessairement prévoir : une relation politique directe et régulière avec le sommet de l’État émirati.
C’est cette singularité qu’il faut expliquer.
Le signal de mars 2019
Un chef d’État réélu envoie toujours un message par ses premières destinations. Macky Sall vient d’obtenir un second mandat lorsqu’il effectue, du 13 au 15 mars 2019, une visite officielle aux Émirats arabes unis. L’ambassade des Émirats à Dakar le consigne elle-même : il s’agit du premier déplacement à l’étranger du président sénégalais après sa réélection.
Sa première destination internationale : Abu Dhabi.
Le détail pourrait sembler protocolaire. Il ne l’est pas. Dans la diplomatie du Golfe, où la relation personnelle entre dirigeants conserve un poids considérable, ce type de séquence inscrit une relation dans la durée et lui donne une dimension qui dépasse les administrations.
Onze mois plus tard, la réciprocité politique apparaît publiquement. En février 2020, Macky Sall est reçu au palais Al Watan par Mohamed bin Zayed, alors prince héritier d’Abu Dhabi. Celui-ci rappelle leur rencontre de l’année précédente et exprime sa volonté de maintenir avec le président sénégalais des consultations régulières sur les sujets d’intérêt commun.
Surtout, leur entretien ne porte pas uniquement sur le Sénégal : les deux hommes discutent également de l’Afrique, du Moyen-Orient et de questions régionales et internationales.
La nuance est essentielle. Macky Sall n’est plus seulement reçu pour parler de Dakar. Abu Dhabi échange avec lui sur un environnement plus large.
Ce qu’un État ne signe pas avec n’importe qui
Les accords conclus lors de cette visite sont généralement résumés par leur nombre. C’est leur nature qui importe : développement et modernisation de l’administration, éducation, entrepreneuriat, coopération technique, coopération militaire, action humanitaire. Et, au milieu de cet ensemble, un mémorandum entre les ministères de l’Intérieur des deux pays consacré à la lutte contre le terrorisme.
Un accord de coopération technique et militaire est également conclu entre le ministère émirati de la Défense et le ministère sénégalais des Forces armées. Le Croissant-Rouge émirati s’engage avec la Haute Autorité du Waqf du Sénégal. Le Khalifa Fund et le gouvernement sénégalais conviennent de créer le Centre Mohamed Bin Zayed pour l’innovation et l’entrepreneuriat.
Il faut lire politiquement cette liste. Un pays peut commercer sans confiance particulière : il achète, il vend, il finance un actif, il répond à un appel d’offres. La coopération sécuritaire, militaire et gouvernementale relève d’une autre catégorie. Elle suppose que la relation ait dépassé le calcul commercial.
Macky Sall souligne lui-même à cette époque le soutien émirati à l’entrepreneuriat sénégalais, en particulier des jeunes et des femmes, ainsi que la contribution des Émirats au centre de Dakar consacré à la paix et à la sécurité.
À ce stade, Dakar et Abu Dhabi ne construisent déjà plus une relation d’investisseur à État hôte. Ils construisent une relation d’État à État.
Ndayane, ou le changement d’échelle
Puis vient le projet qui donne à cette proximité politique sa traduction la plus spectaculaire.
En décembre 2020, le gouvernement sénégalais et DP World signent la concession pour la construction et l’exploitation d’un nouveau port en eau profonde à une cinquantaine de kilomètres de Dakar. Le 4 janvier 2022, Macky Sall et Sultan Ahmed bin Sulayem, président-directeur général du groupe, posent ensemble la première pierre.
Le montant annoncé dépasse le milliard de dollars sur deux phases, et DP World emploie alors deux formulations qui donnent la mesure du projet : son plus important investissement portuaire en Afrique et le plus important investissement privé unique de l’histoire du Sénégal.
C’est un changement de catégorie. Ndayane n’est pas un financement ponctuel mais un pari de plusieurs décennies sur la position logistique du Sénégal, sa stabilité institutionnelle et sa capacité à devenir une plateforme régionale.
On peut discuter de la vitesse d’exécution, du financement, du séquencement des phases ou de ce qu’en feront les gouvernements successifs. Mais la décision stratégique qui inscrit DP World dans cette dimension sénégalaise appartient à cette période, et elle laisse un héritage matériel : une concession, des capitaux engagés, un opérateur mondial dont les intérêts deviennent durablement liés à ceux du Sénégal — engagement que le groupe évalue aujourd’hui à 1,2 milliard de dollars, pour une mise en service visée en 2028.
Les flux commerciaux racontent la même histoire sous une forme plus froide. Selon les données douanières reprises par la presse économique régionale, les importations sénégalaises en provenance des Émirats passent de 89,2 milliards de FCFA en 2019 à 373,3 milliards en 2023, avec une accélération particulièrement marquée entre 2020 et 2022. La courbe commerciale épouse la courbe politique : les flux progressent fortement sur la période même où la relation se densifie, et n’ont pas attendu 2024 pour le faire.
2022 : quand Dakar acquiert une dimension continentale
Février 2022. Macky Sall prend la présidence en exercice de l’Union africaine.
Quelques semaines plus tard, Sheikh Shakhboot bin Nahyan Al Nahyan, ministre d’État émirati particulièrement engagé sur les dossiers africains, se rend à Dakar pour lui transmettre les félicitations de son gouvernement. Les discussions portent sur le commerce et l’investissement, mais également sur plusieurs questions régionales d’intérêt commun.
Le statut de l’interlocuteur sénégalais vient de changer. Pendant un an, le président avec lequel Abu Dhabi entretient déjà une relation régulière depuis plusieurs années est également le président en exercice de l’Union africaine. Il dispose alors d’une combinaison rare : dirigeant d’un pays ouest-africain stable, interlocuteur des capitales occidentales et des institutions multilatérales, partenaire régulier des monarchies du Golfe et porte-voix institutionnel du continent.
La séquence se prolonge au-delà du mandat africain. En mai 2022, après la disparition de Sheikh Khalifa, Macky Sall figure parmi les dirigeants africains reçus à Abu Dhabi par le nouveau président de la Fédération. En décembre 2023, c’est Mohamed bin Zayed qui lui adresse personnellement son invitation à la COP28, où il se retrouve aux côtés de neuf chefs d’État africains au lancement de l’initiative d’industrialisation verte du continent portée par la présidence émiratie, adossée à une enveloppe de 4,5 milliards de dollars mobilisée par Masdar, AMEA Power, le Fonds d’Abu Dhabi pour le développement et Etihad Credit Insurance. Il y défend l’idée que la collaboration avec les développeurs industriels et énergétiques du continent enclenche un cercle vertueux de croissance et d’emplois durables.
C’est ici que l’idée de passerelle prend son sens.
Il serait imprudent, faute d’archives ou de témoignages suffisamment documentés, d’attribuer à Macky Sall une liste de médiations confidentielles entre Abu Dhabi et telle ou telle capitale africaine : la diplomatie discrète laisse précisément peu de traces.
Mais les faits publics établissent quelque chose de plus solide. Abu Dhabi ne le consultait plus uniquement sur le Sénégal. Les échanges portaient sur des questions régionales, son mandat continental était explicitement reconnu par les Émirats, et la relation bilatérale construite depuis plusieurs années lui donnait au même moment un accès direct au leadership émirati.
Une fonction d’interface apparaît ainsi dans les séquences publiques, même si ce qui a pu relever d’échanges confidentiels échappe, par définition, aux communiqués.
Une diplomatie qui correspond à l’homme
C’est peut-être ici que l’on comprend le mieux la contribution personnelle de Macky Sall : sa diplomatie n’a jamais reposé sur un seul axe. Pendant douze ans, il a cultivé simultanément les relations avec Paris et Washington, les institutions de Bretton Woods, les puissances asiatiques, les monarchies du Golfe et les partenaires africains. Cette capacité à circuler entre plusieurs espaces sans enfermer le Sénégal dans un alignement unique lui a donné une utilité diplomatique supérieure au poids économique brut de son pays.
Pour Abu Dhabi, le Sénégal de Macky Sall pouvait ainsi représenter davantage qu’un marché. Il pouvait constituer un interlocuteur politique familier en Afrique de l’Ouest francophone, dans un environnement dont les équilibres institutionnels, économiques et personnels sont complexes. Il pouvait surtout offrir ce que recherchent les investisseurs qui engagent des capitaux sur plusieurs décennies : une continuité politique et institutionnelle dont ils connaissaient directement le principal interlocuteur.
La preuve par l’après
Il existe enfin un test intéressant pour mesurer la dimension personnelle acquise par une relation diplomatique : observer ce qu’il en reste lorsque disparaît la fonction.
Macky Sall quitte la présidence de la République en avril 2024. Il ne représente plus officiellement le Sénégal et ne dispose plus de l’appareil diplomatique attaché au palais. La relation avec Abu Dhabi, pourtant, ne s’interrompt pas.
Dès octobre 2024, quelques mois seulement après son départ, il est choisi comme membre du jury international du Zayed Award for Human Fraternity 2025, aux côtés notamment de Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce, de Patricia Scotland, alors secrétaire générale du Commonwealth, de l’ancien chef du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero et du cardinal Peter Turkson.
Le symbole est d’autant plus significatif qu’il n’est plus président : ce n’est plus la fonction sénégalaise qui justifie sa présence. C’est l’ancien chef de l’État que l’on associe personnellement à une initiative internationale basée à Abu Dhabi.
Un an plus tard, la continuité se confirme. En novembre 2025, lorsque BRIDGE Alliance annonce son conseil d’administration international, Macky Sall en fait partie, présenté explicitement comme le quatrième président du Sénégal. En décembre, il participe à Abu Dhabi aux travaux de ce conseil pendant le premier BRIDGE Summit.
Puis vient le 27 août 2026. Macky Sall annonce avoir participé, comme panéliste, à un Sommet mondial des gouvernements organisé par les Émirats autour du thème du « futur du leadership mondial ». Il y traite du lien entre paix et développement, du rôle des organisations régionales et des enjeux liés à l’intelligence artificielle.
La séquence intervient alors que sa candidature au poste de secrétaire général des Nations unies est engagée. La concomitance mérite d’être relevée : au moment où Macky Sall cherche à porter une candidature internationale, une plateforme organisée aux Émirats lui offre un espace pour exposer sa réflexion sur la gouvernance mondiale.
Elle ne démontre ni soutien officiel à sa candidature ni intervention émiratie dans le processus onusien. Elle montre en revanche que, plus de deux ans après son départ du pouvoir, l’ancien président conserve un accès aux plateformes internationales organisées depuis les Émirats. C’est ce point qui compte : la relation a survécu à la fonction.
Ce dont les nouvelles autorités ont hérité
Rien de cette histoire ne retire quoi que ce soit aux autorités actuelles. Bassirou Diomaye Faye a renoué rapidement avec Abu Dhabi après l’alternance. Ousmane Sonko a donné à la relation une accélération économique en septembre 2025. Et la visite présidentielle de septembre 2026 ouvre une nouvelle séquence dont les résultats pourront être appréciés à mesure que les intentions annoncées se traduiront — ou non — en investissements effectifs.
Notre précédente analyse rappelait précisément que le socle émirati au Sénégal est antérieur au pouvoir actuel, notamment autour de DP World et de Ndayane.
Ce qu’il faut simplement nommer, c’est ce dont les nouvelles autorités ont hérité. Un opérateur portuaire émirati engagé dans un investissement annoncé de plus d’un milliard de dollars. Des mécanismes de coopération gouvernementale. Des relations sécuritaires et militaires institutionnalisées. Des canaux politiques ouverts au plus haut niveau. Et, plus difficile à mesurer mais peut-être plus précieux encore, une expérience accumulée du travail entre Dakar et Abu Dhabi.
Ce capital ne s’est pas constitué en un voyage. Il s’est accumulé, et c’est ainsi qu’il faut lire les années Macky Sall.
Son apport à la relation sénégalo-émiratie ne réside ni dans un accord unique, ni dans une photographie avec Mohamed bin Zayed, ni même dans le seul projet de Ndayane. Il réside dans une succession : une première destination internationale après une réélection ; des rencontres répétées ; des consultations dépassant le cadre bilatéral ; des accords touchant aux fonctions régaliennes ; un investissement portuaire d’une ampleur inédite ; une présidence de l’Union africaine qui donne momentanément à cette relation bilatérale une dimension continentale ; puis, fait plus rare, des liens avec Abu Dhabi qui continuent après la perte du pouvoir.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne définit une relation exceptionnelle. Mis bout à bout, ils racontent comment un pays qui n’était ni le plus riche, ni le plus peuplé, ni le marché le plus évident a progressivement acquis auprès des Émirats une qualité d’accès que ses seuls indicateurs économiques n’expliquent pas. Ils racontent aussi une certaine conception de la diplomatie : construire dans la durée assez de confiance pour que des projets autrement plus importants deviennent possibles.
Les gouvernements changent ; les relations d’État, lorsqu’elles sont suffisamment enracinées, leur survivent. Bassirou Diomaye Faye et son gouvernement écrivent désormais leur propre chapitre avec Abu Dhabi, et leur bilan appartiendra aux résultats de cette nouvelle séquence. Mais l’histoire de cette relation ne commence pas avec eux : une part essentielle de son capital politique, institutionnel et économique s’est constituée pendant les douze années de la présidence Macky Sall.
Cette part de l’histoire mérite d’être dite.















