À Khartoum, le Premier ministre Kamil Idris promet du carburant et dénonce une « guerre économique ». Mais la pénurie qui paralyse le Soudan doit beaucoup à une règle de sa Banque centrale : 200 kilos d’or exigés de chaque importateur. Quand l’État rationne les devises, le marché noir fixe les prix.

Par Tunde Adeyemi

Mercredi 30 septembre 2026, le Premier ministre du Soudan, Kamil Idris, a fait la tournée des stations-service de Khartoum pour répondre à la pénurie de carburant. À ses côtés, le ministre de l’Énergie, Al-Mo’tasem Ibrahim, et le wali de l’État de Khartoum, Ahmed Othman Hamza. Devant les pompes, le chef du gouvernement a assuré que la « guerre économique » pouvait être surmontée et ordonné des livraisons supplémentaires, selon le compte rendu officiel repris par AllAfrica, qui précise que des habitants ont accueilli la délégation au cri de « Une armée, un peuple ». Le lendemain, les prix montaient dans plusieurs États.

Les chiffres relevés par le Sudan Tribune le 1er octobre mesurent l’écart entre la promesse et la pompe. Au tarif officiel, le gallon d’essence vaut environ 37 000 livres soudanaises et celui de gazole 45 000. Au marché parallèle, l’essence se négocie autour de 60 000 livres, le gazole entre 65 000 et 70 000. Dans l’État de la mer Rouge, celui de Port-Soudan, le litre d’essence est passé de 7 064 à 7 748 livres au 1er octobre ; dans la Gezira, il atteint 8 950 livres. « La circulation des biens et des personnes s’est arrêtée, le marché est totalement paralysé. Il nous faut des solutions, pas des promesses », confiait à Africanews, le 3 octobre, Mohamed Hassan, un habitant de Khartoum.

Les causes invoquées par les autorités sont réelles. La raffinerie d’al-Jaili, au nord de Khartoum, qui couvrait environ 70 % des besoins du pays avant la guerre selon le Sudan Tribune, est à l’arrêt. Les cours mondiaux, perturbés par le conflit au Moyen-Orient, renchérissent chaque cargaison. Et le pays, en guerre depuis avril 2023, manque de devises. Africanews en décrit les conséquences : transports publics désorganisés, fret ralenti, usines perturbées, prix alimentaires en hausse sous l’effet du coût du transport. Mais cette liste oublie un acteur : l’État lui-même.

À la mi-juin 2026, la Banque centrale du Soudan a imposé aux sociétés importatrices de carburant une condition inédite : déposer 200 kilos d’or à 21 carats avant toute autorisation d’importer, puis justifier de l’arrivée des cargaisons et des paiements sous 21 jours. Au cours de 4 300 dollars l’once relevé début octobre, cela représente, selon notre calcul, environ 24 millions de dollars d’or fin immobilisés par opérateur. L’objectif affiché était triple : écarter les spéculateurs, soulager la demande de devises et reconstituer des réserves. L’intention se défend dans un pays où la livre décrochait alors sur le marché parallèle, de 4 200 à près de 4 800 pour un dollar en quelques jours selon le média Atar.

L’effet, lui, avait été annoncé. Dès le 15 juin, Motasim Mohamed Saleh, secrétaire général de la Chambre des exportateurs d’or, prévenait dans le Sudan Tribune que le seuil de 200 kilos évincerait les petites et moyennes entreprises, concentrerait les importations entre les mains de quelques grands groupes et risquait de faire monter les prix. Trois mois et demi plus tard, le même journal range la concentration de l’offre parmi les causes de la pénurie. Le mécanisme est classique : en relevant le ticket d’entrée, on réduit le nombre de vendeurs ; en réduisant le nombre de vendeurs, on leur laisse le pouvoir de régler le rythme des livraisons. La prime de plus de 60 % que le marché noir prélève sur l’essence n’est pas un sabotage. C’est le prix d’un oligopole adossé à une licence.

La dépendance aggrave tout. Au premier trimestre 2026, le Soudan a importé pour 501 millions de dollars de produits pétroliers, 44,7 % de plus qu’un an plus tôt, soit un quart de ses importations totales, d’après les données compilées par Atar ; les achats d’essence ont bondi de 90 %. Oman, l’Inde et l’Arabie saoudite fournissent désormais l’essentiel, tandis que les Émirats arabes unis, à 14 millions de dollars contre 163,5 millions un an auparavant, ont presque disparu de la liste. Un pays qui exporte de l’or et importe son énergie a choisi de gager la seconde sur le premier. Le calcul suppose que les importateurs trouvent du métal sans dollars, donc qu’ils l’achètent en livres sur le marché intérieur, où leur demande s’ajoute à celle de l’État.

Le gouvernement de Kamil Idris n’a pas tort sur un point : dans les zones tenues par l’armée du général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté, la pénurie est aussi une affaire de logistique et de banque. Le Premier ministre a d’ailleurs sommé les banques commerciales de réparer les pannes de leurs applications de paiement mobile, sans lesquelles on ne règle plus un plein, et enjoint aux distributeurs d’accélérer les livraisons. Mais invoquer une guerre économique revient à désigner un ennemi extérieur là où Atar décrivait, dès juin, des licences accordées à des sociétés dépourvues de capacités de stockage. Le marché noir prospère en zone gouvernementale, note Africanews. Il n’a pas besoin de complot.

Reste la question que la tournée du 30 septembre n’a pas posée. Lever le dépôt d’or rouvrirait le marché à des importateurs plus modestes, au prix d’une pression immédiate sur la livre. Le maintenir protège le taux de change officiel, mais transfère la dévaluation dans le réservoir des camions, donc dans le prix des denrées, que le coût du transport tire déjà vers le haut. Khartoum a choisi jusqu’ici de défendre sa monnaie plutôt que ses transports. Tant que la raffinerie d’al-Jaili ne redémarrera pas, aucun ordre donné devant une pompe ne changera cette arithmétique : un État qui exige de l’or pour laisser entrer l’essence finit par payer l’essence au prix de l’or.