En libérant quinze détenus les 6 et 7 août, Kinshasa veut prouver que le processus de paix de Doha avec l’AFC/M23 avance. Mais dans l’est de la RDC, la guerre continue et la confiance avec le Rwanda reste introuvable.

Par Éliane Moukoko

Le 7 août 2026, quinze détenus ont franchi sans caméras les grilles de leur lieu d’incarcération en République démocratique du Congo. Le geste, salué le jour même par Washington et Doha, se veut la preuve que le processus de paix noué entre Kinshasa et la rébellion de l’AFC/M23 respire encore. Dans l’est du pays, où la guerre a déplacé des millions de personnes et fait basculer des villes entières, à commencer par Goma et Bukavu, sous la coupe d’insurgés appuyés par Kigali, chaque libération pèse son poids de symbole. Elle mesure moins une paix, encore lointaine, que la température d’une confiance introuvable entre deux capitales qui ne se parlent que par intermédiaires interposés.

Le mécanisme remonte au printemps 2025. Après une rencontre entre le président Félix Tshisekedi et son homologue rwandais Paul Kagame, le Qatar a ouvert, le 9 avril 2025, un canal de négociation entre le gouvernement congolais et la coalition rebelle, sous le parrainage conjoint des États-Unis, de la Suisse et de l’Union africaine. Un mécanisme de libération de prisonniers a été signé le 14 septembre 2025, puis une déclaration de principes a fixé le cap. En parallèle, un accord conclu à Washington le 27 juin 2026 a engagé la RDC et le Rwanda à désamorcer leur affrontement. Six protocoles restent à finaliser avant tout accord de paix global, et chacun d’eux bute sur la même défiance. Le retrait progressif de la mission onusienne, la Monusco, a par ailleurs laissé dans les Kivus un vide sécuritaire que ni l’armée congolaise ni les forces régionales n’ont su combler.

Face à cette architecture, Kinshasa multiplie les gages. La libération des quinze détenus des 6 et 7 août s’inscrit dans le mécanisme de septembre 2025 et prolonge une série de gestes destinés à prouver la bonne foi congolaise. Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement de la Première ministre Judith Suminwa Tuluka, en a fait un argument de tribune : la RDC tient ses engagements quand l’autre camp tergiverse. L’exécutif joue ainsi une partition diplomatique autant qu’intérieure, soucieux de ne pas apparaître comme le fossoyeur d’un processus que ses partenaires occidentaux surveillent de près et dont dépend une part de sa crédibilité internationale.

Sur le terrain, pourtant, la mécanique de la confiance patine. Les Nations unies résument la situation d’une formule cruelle : la paix sur le papier, la guerre sur le sol. Dans le Nord-Kivu et l’Ituri, les combats, les embuscades et les déplacements se poursuivent, indifférents aux signatures apposées dans les salons de Doha. Le pays compte parmi les plus grandes populations déplacées du monde, et les agences onusiennes, confrontées à des financements en berne, alertent sur un risque de famine dans plusieurs territoires du Kivu. Pour les habitants de l’est, la libération de détenus, aussi réelle soit-elle, ne change ni le prix du manioc ni la peur du soir. L’écart entre l’agenda diplomatique et le vécu des civils demeure le premier démenti opposé aux communiqués triomphants.

Les médiateurs, eux, avancent sur une ligne de crête. Le Qatar et les États-Unis, qui ont salué la libération des quinze détenus, misent sur l’accumulation de petits pas pour bâtir un socle de confiance. Mais le cœur du différend reste la séquence : Kigali exige la neutralisation des FDLR, ces rebelles hutus qu’il présente comme une menace existentielle, quand Kinshasa réclame d’abord le retrait des troupes rwandaises de son territoire. Chacun veut voir l’autre bouger en premier. Tant que cette équation ne sera pas tranchée, les gestes de bonne volonté resteront des variables d’ajustement, révocables au premier accroc, et la libération de prisonniers un thermomètre plus qu’un remède. L’accord de Washington avait pourtant promis un volet économique, adossé à l’appétit américain pour les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques ; sa mise en œuvre reste suspendue aux progrès sécuritaires que nul ne garantit.

Le 8 août, Kinshasa a d’ailleurs durci le ton. Le gouvernement congolais a condamné avec fermeté les violations répétées du cessez-le-feu et les actions hostiles qu’il attribue au Rwanda et à l’AFC/M23. Kigali, de son côté, salue les avancées de Doha tout en renvoyant la RDC à ses propres responsabilités. Derrière ce dialogue de sourds affleure une asymétrie brutale : sur le terrain militaire, l’initiative appartient largement aux insurgés et à leur parrain présumé, tandis que Kinshasa mise sur le levier diplomatique et sur l’intérêt de Washington pour les minerais stratégiques de l’est congolais, cobalt, coltan et cuivre, devenus une monnaie d’échange autant qu’un enjeu caché de la médiation. En faisant de l’accès aux métaux congolais un objectif assumé, Washington tient là un levier que ni Kinshasa ni Kigali ne peuvent ignorer.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si l’on peut fabriquer la paix par petits gestes quand la guerre, elle, se poursuit à grande échelle. Le processus de Doha n’est pas seulement un canal technique de désescalade ; il redessine les rapports de force dans les Grands Lacs, où le sort de millions de civils se négocie entre un médiateur qatari, un arbitre américain et deux voisins qui se défient. Quinze détenus libérés ne font pas une paix. Ils rappellent seulement à quel point, dans l’est de la RDC, la confiance se compte encore au compte-gouttes.