Le 10 mai, une frappe aérienne nigériane a tué au moins 117 civils sur un marché de Zamfara. Un mois après le carnage de Jilli, la répétition dessine non plus des bavures mais une doctrine. Celle d’un État qui bombarde là où il ne gouverne plus.

Ce dimanche 10 mai, le marché de Tumfa, dans le district de Zurmi, État de Zamfara, bruissait de sa foule habituelle. Vendeurs de bétail, femmes venues échanger céréales et condiments, enfants entre les étals. Puis les bombes. Selon Amnesty International et des sources hospitalières de Zurmi et de Shinkafi, au moins 117 personnes ont été tuées, en majorité des femmes et des filles. Des dizaines de blessés ont été évacués vers les centres de soins des deux villes voisines. Le Defence Headquarters (DHQ) d’Abuja a aussitôt qualifié la frappe de « ciblage réussi d’une réunion de chefs terroristes », ajoutant qu’aucune preuve de victimes civiles n’avait été établie. Les morts de Tumfa n’existent pas dans le récit officiel nigérian.

Tumfa n’est pas un cas isolé. En avril 2026, une frappe comparable avait dévasté le marché hebdomadaire de Jilli, dans l’État de Borno, tuant environ 200 civils selon les décomptes humanitaires. En 2017, la frappe de Rann, dans le même État, avait fait plus de 100 morts dans un camp de déplacés internes géré par la Croix-Rouge. À chaque fois, le même enchaînement se reproduit : une intelligence défaillante ou absente, une frappe disproportionnée sur un site à forte densité civile, un démenti catégorique du commandement, puis le silence institutionnel. La Nigerian Air Force (NAF) opère dans le Nord avec des règles d’engagement que ni le Parlement fédéral ni la présidence ne supervisent publiquement. Le schéma qui se dégage dépasse la bavure. C’est un mode opératoire devenu doctrine.

Le Nord-Ouest nigérian vit depuis 2018 dans un état de guerre non déclarée. Zamfara, Katsina, Sokoto, Kaduna et le plateau sud de Kebbi sont traversés par des groupes de bandits armés, souvent issus de tensions foncières et pastorales entre éleveurs peuls et communautés sédentaires, qui ont progressivement acquis une puissance de feu comparable à celle des insurgés djihadistes du Nord-Est. Certains de ces groupes entretiennent des liens croissants avec l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), brouillant la distinction entre banditisme criminel et insurrection. L’opération Hadarin Daji, lancée en 2019 par l’état-major, devait rétablir l’ordre dans la région. Elle a surtout prouvé les limites d’un appareil militaire étiré sur trop de fronts simultanés : Nord-Est (Boko Haram), Middle Belt (conflits pastoraux), delta du Niger (piraterie), et désormais Nord-Ouest. Face à cette incapacité à tenir le terrain, l’état-major a fait un choix stratégique : substituer la puissance aérienne au contrôle territorial. Les drones Bayraktar TB2, les Tucano A-29 Super livrés par Washington en 2021 et les Alpha Jets vieillissants de la NAF frappent des cibles identifiées par un renseignement souvent approximatif, dans des zones rurales où la frontière entre combattants et civils n’existe pas. Le résultat, à Tumfa comme à Jilli, est prévisible.

Ce qui distingue la situation nigériane d’autres contextes de frappes aériennes controversées (opérations françaises au Sahel, coalition anti-État islamique en Irak), c’est l’absence totale de mécanisme de redevabilité. Le DHQ ne publie ni rapport d’enquête post-incident ni décompte indépendant des victimes. Le général Christopher Musa, chef d’état-major de la défense depuis juin 2023, a systématiquement rejeté les allégations d’Amnesty International, les qualifiant de « non vérifiées et trompeuses ». Aucune commission d’enquête n’a été constituée après Jilli. Le Parlement fédéral, où le All Progressives Congress (APC) de Tinubu détient la majorité, n’a jamais convoqué d’audition sérieuse sur les pertes civiles liées aux frappes aériennes. L’armée nigériane opère dans un vide de contrôle civil qui n’a pas d’équivalent parmi les grandes démocraties du continent.

Le président Bola Tinubu se trouve pris dans un piège qu’il a lui-même construit. Depuis mai 2023, toute son énergie politique a été absorbée par les réformes économiques : retrait de la subvention au carburant, flottement du naira, restructuration de la chaîne pétrolière via l’Executive Order 9. Le volet sécuritaire a été intégralement délégué à l’appareil militaire, sans conditionnalité, sans supervision renforcée, sans exigence de transparence sur les opérations. Tinubu a besoin de l’armée pour maintenir un semblant d’ordre dans le Nord ; l’armée a besoin de la latitude présidentielle pour opérer sans entrave. Ce pacte tacite fonctionne tant que les bavures restent dans l’angle mort médiatique international. Tumfa, par son ampleur et par la couverture d’Amnesty, menace cet équilibre.

La question dépasse l’humanitaire. Elle est stratégique. Chaque frappe qui tue des dizaines de civils alimente le recrutement des groupes armés, renforce la méfiance des communautés locales envers l’État fédéral et affaiblit la légitimité des gouverneurs qui tentent des négociations avec les bandits. Le gouverneur de Zamfara, Dauda Lawal, avait engagé début 2026 un processus de dialogue avec plusieurs chefs de groupes armés, obtenant des résultats partiels mais encourageants. Les morts de Tumfa enterrent cette initiative aussi sûrement que les bombes ont enterré ses citoyens.

Le Nigeria dispose de la plus grande armée d’Afrique de l’Ouest, d’un budget de défense de plus de quatre milliards de dollars en 2026 et d’un arsenal aérien modernisé grâce aux livraisons américaines et turques. Rien de cela ne compense l’absence d’une doctrine de protection des civils, d’un mécanisme d’enquête indépendant et d’un contrôle parlementaire effectif sur les opérations militaires. Tant que la frappe aérienne restera le substitut par défaut à une gouvernance absente dans le Nord-Ouest, la liste des Tumfa, des Jilli et des Rann continuera de s’allonger. Le prochain marché bombardé n’est pas une hypothèse. C’est un calendrier.