
À Sfax comme à Tunis, l’été 2026 ravive un débat explosif. La mort d’un migrant et de nouvelles violences relancent les appels parlementaires au durcissement, tandis que l’Union européenne surveille une coopération migratoire devenue aussi sensible qu’indispensable. Entre gestion sécuritaire et retours volontaires, Tunis cherche sa ligne.
À Sfax comme à Tunis, l’été 2026 a rouvert une plaie mal cicatrisée. La mort d’un migrant sierra-léonais et les accusations de viol visant une jeune Ivoirienne ont, en quelques jours, rallumé un débat explosif sur la présence subsaharienne en Tunisie. Sur les réseaux sociaux, la rumeur et la désinformation se sont engouffrées dans la brèche, attisant un climat de défiance déjà lourd. Dans la deuxième ville du pays, devenue point de départ vers l’Europe, une phrase entendue auprès des exilés résume le basculement : désormais, tous veulent partir. La ville, longtemps carrefour de travail saisonnier où Tunisiens et Subsahariens se côtoyaient sans heurts majeurs, s’est muée en chaudron où la moindre étincelle embrase des quartiers entiers.
Ce regain de tension ne tombe pas du ciel. Depuis 2023, le président Kaïs Saïed a installé un cadre de pensée incendiaire en évoquant l’existence de prétendus « plans criminels » destinés, selon lui, à modifier la composition démographique du pays et à menacer son « identité arabo-musulmane ». Ce discours a légitimé une gestion essentiellement sécuritaire de la question migratoire, faite d’opérations d’arrestation et de transferts de migrants vers certaines zones, parfois proches des frontières désertiques. La parole d’État a précédé et nourri la violence sociale qui se déchaîne aujourd’hui dans les rues. Depuis, chaque fait divers impliquant un migrant est happé par une machine médiatique et politique qui transforme l’individu en symbole et le symbole en menace collective.
Face à l’émotion, la réponse institutionnelle penche vers le durcissement. Plusieurs députés ont réclamé, ces dernières semaines, un renforcement des contrôles et des mécanismes d’expulsion, dans un Parlement où la surenchère sécuritaire trouve un écho favorable. Parallèlement, les autorités misent sur les retours dits volontaires : depuis le début de 2026, 1 262 migrants ont quitté la Tunisie par ce canal, portant le total à 21 536 départs depuis 2022, pour un objectif affiché de 10 000 retours volontaires sur la seule année 2026. Le chiffre, présenté comme une réussite humanitaire, masque mal la pression qui pousse au départ. Entre une vie devenue invivable et un retour présenté comme volontaire, la frontière du libre choix se brouille, et l’aide au retour ressemble parfois à une sortie de secours plus qu’à une décision sereine.
Sur le terrain, ce sont les migrants qui paient le prix fort. Pris entre la violence de certains habitants, la précarité extrême et la peur des rafles, beaucoup vivent cachés, sans accès aux soins ni au travail déclaré. Des organisations de défense des droits ont documenté des renvois dangereux et illégaux vers les zones désertiques, à la frontière avec l’Algérie ou la Libye, où des exilés ont été abandonnés sans eau ni assistance. La limite entre lutte contre l’immigration irrégulière et atteinte aux droits fondamentaux s’efface peu à peu dans le silence des procédures. Les enfants nés sur le sol tunisien, les demandeurs d’asile en attente, les travailleurs sans papiers : tous se retrouvent suspendus à des décisions administratives opaques, sans recours réel ni horizon clair.
Autour de cette détresse gravite tout un écosystème. La société civile et les organisations internationales, dont l’agence onusienne pour les migrations, tentent de documenter les abus et d’organiser les retours, sous le regard méfiant d’un pouvoir qui tolère mal les critiques. Les réseaux de passeurs, eux, prospèrent sur le désespoir : chaque vague de violence pousse de nouveaux candidats vers les embarcations de fortune au départ de Sfax. L’économie informelle de la traversée se nourrit précisément du climat que les autorités prétendent combattre, dans un cercle où la répression alimente le départ. Les commerçants de Sfax, qui employaient hier une main-d’œuvre subsaharienne bon marché, mesurent aujourd’hui le coût économique d’un climat qu’ils ont parfois contribué à attiser.
À l’arrière-plan se joue une partie diplomatique. L’Union européenne, qui a scellé en 2023 un mémorandum d’entente avec Tunis, surveille de près une coopération migratoire aussi sensible qu’indispensable, centrée sur le contrôle des départs et les mécanismes de retour. En externalisant la gestion de ses frontières, Bruxelles confie à un partenaire fragilisé un rôle de garde-barrière, tout en s’exposant aux critiques sur les abus commis en son nom. Pour Tunis, la carte migratoire est devenue un levier : peser sur l’Europe en agitant la menace des flux, monnayer une coopération qui ne dit pas toujours son prix. Les financements européens promis pour la gestion des frontières et l’aide au développement deviennent ainsi l’enjeu d’un marchandage permanent, où la dignité des exilés pèse peu face aux impératifs sécuritaires des deux rives.
Pour la Tunisie, la voie est étroite : céder à la surenchère sécuritaire au risque de l’isolement moral, ou assumer une gestion humaine que son propre discours rend presque impossible. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir jusqu’où l’Europe peut sous-traiter le contrôle de ses frontières sans en partager la responsabilité morale. En définitive, le drame migratoire de Sfax n’est pas seulement une crise locale ; il met à nu les contradictions d’une politique méditerranéenne qui prétend gérer des hommes comme on régule un flux. Tant que la demande de bras et le rejet des corps cohabiteront sur les deux rives, Sfax restera le symptôme d’une hypocrisie partagée, et non une simple exception tunisienne.















