
Du 15 au 16 juin, le ministre mauritanien de la Défense a porté à Bamako, Niamey puis Ouagadougou un message du président Ghazouani. Après des mois de tension, Nouakchott rouvre prudemment les canaux sécuritaires avec l’Alliance des États du Sahel, sans renoncer pour autant à ses autres équilibres diplomatiques.
Le 15 juin, dans le palais de Koulouba qui domine Bamako, le général Assimi Goïta a reçu un visiteur que la capitale malienne n’attendait plus tout à fait : Hanana Ould Sidi, ministre mauritanien de la Défense. Le lendemain, le même émissaire était à Niamey auprès du général Abdourahamane Tiani, avant de gagner Ouagadougou pour s’entretenir avec le capitaine Ibrahim Traoré, puis N’Djamena. Dans chaque capitale, il portait un message du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. En quelques jours, Nouakchott a déroulé une diplomatie de la main tendue vers une Alliance des États du Sahel avec laquelle ses relations s’étaient nettement dégradées. Le choix d’envoyer le ministre de la Défense, et non le chef de la diplomatie, en dit long : c’est par le canal sécuritaire, le plus concret et le moins idéologique, que Nouakchott a choisi de rétablir le contact.
Le geste tranche avec les mois écoulés. Le long de la frontière malienne, les incidents s’étaient multipliés : accusations d’incursions, bavures signalées contre des ressortissants mauritaniens, pression du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM, dont les colonnes débordent désormais l’espace sahélien. Le camp de Mbera, qui abrite des dizaines de milliers de réfugiés fuyant les violences du centre du Mali, rappelle chaque jour à Nouakchott que la guerre du voisin ne s’arrête pas à la ligne tracée sur les cartes. La tension diplomatique menaçait de couper les derniers canaux de coordination encore utiles. Les autorités maliennes, appuyées par leurs partenaires russes, avaient à plusieurs reprises mis en cause la posture mauritanienne, accusée tantôt de complaisance, tantôt d’hostilité, au gré des incidents.
En relançant le dialogue, la Mauritanie cherche d’abord un minimum vital de coopération sécuritaire. Le terrorisme transfrontalier ignore les ruptures protocolaires, et l’absence de communication entre armées voisines profite avant tout aux groupes armés. Les entretiens ont porté sur le partage du renseignement, la gestion des frontières et la lutte antiterroriste, autant de dossiers où le silence se paie cher. Pour Nouakchott, parler aux régimes militaires de Bamako, Niamey et Ouagadougou n’est pas une caution politique ; c’est une nécessité de survie pour un pays qui a longtemps réussi à se tenir à l’écart des attentats qui ensanglantent ses voisins. La longueur de la frontière commune avec le Mali, plus de deux mille kilomètres de désert poreux, rend l’option de l’isolement illusoire : aucun verrou ne protège durablement d’une menace qui se joue des lignes tracées sur les cartes.
Sur le terrain, les premières victimes de la brouille sont les populations frontalières. Éleveurs transhumants, commerçants et transporteurs vivent d’échanges que la fermeture des canaux officiels fragilise. À Mbera, l’afflux continu de réfugiés pèse sur des ressources limitées et nourrit la crainte d’une contagion sécuritaire. Rétablir la confiance entre capitales, c’est aussi, pour ces communautés, la promesse d’un répit : reprise des patrouilles coordonnées, retour d’une certaine prévisibilité aux postes-frontières, espoir d’endiguer les trafics qui prospèrent dans les zones grises laissées sans surveillance. Pour les éleveurs de l’est mauritanien, dont les troupeaux suivent des routes ancestrales par-delà la frontière, la réouverture des échanges conditionne tout simplement la survie économique d’une région déjà éprouvée par la sécheresse.
Mais la main tendue de Ghazouani ne se déploie pas dans le vide. Quelques jours plus tôt, une rencontre de haut niveau réunissant des responsables mauritaniens, marocains et américains autour du dossier saharien avait suscité l’attention, et l’agacement d’Alger, qui voit d’un mauvais œil toute dynamique perçue comme favorable à Rabat. Nouakchott avance ainsi sur une ligne de crête : se rapprocher de l’AES sans rompre avec l’Algérie, dialoguer avec les juntes sans renoncer à ses partenariats occidentaux, conforter son rôle de pivot atlantique sans s’aliéner aucun camp. L’équilibre est aussi précieux que périlleux. Nouakchott sait que chaque geste vers une capitale est lu, à Alger comme à Paris ou à Washington, comme un signal ; la moindre photographie officielle devient un message diplomatique en soi.
Cette tournée s’inscrit dans une recomposition régionale plus large. Depuis sa transformation en confédération, l’AES exerce une force d’attraction sur ses voisins et redessine l’architecture ouest-africaine, au détriment d’une CEDEAO affaiblie. En choisissant la coordination plutôt que l’isolement, la Mauritanie fait le pari pragmatique que l’influence se gagne par la présence, et non par la bouderie. Reste à savoir si les régimes sahéliens, prompts à dénoncer toute ingérence, accepteront durablement un partenaire qui n’épouse pas leur rupture frontale avec les capitales occidentales. Le précédent de plusieurs médiations avortées invite à la prudence : dans le Sahel des juntes, les fenêtres diplomatiques se referment aussi vite qu’elles s’ouvrent.
La voie est étroite pour Nouakchott : trop de proximité avec les juntes l’exposerait aux soupçons de ses partenaires occidentaux, trop de distance la laisserait seule face à une frontière brûlante. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas mauritanien, est celle de savoir si la diplomatie de l’équilibre reste tenable dans un Sahel sommé de choisir son camp. En refusant l’alternative entre alignement et rupture, Ghazouani teste une troisième voie. Le reste du continent, partagé entre des blocs rivaux, observe l’expérience avec un intérêt qui ne dit pas son nom. Car ce que joue Nouakchott, au fond, dépasse ses seules frontières : la possibilité, pour un État du Sahel, de parler à tous sans appartenir à personne.















