Début juin, le régulateur nigérian a lancé sa réglementation de comptage net, autorisant les particuliers à revendre leur surplus solaire au réseau. Dans un pays où plus de 85 millions d’habitants vivent sans électricité fiable, Abuja parie sur l’autoproduction pour soulager un système national à bout de souffle.

Début juin, la Commission nigériane de régulation de l’électricité, la NERC, a fait entrer en vigueur sa réglementation de comptage net pour 2026. Le principe paraît simple : tout consommateur éligible peut produire de l’électricité à partir d’énergies renouvelables, la consommer, puis revendre son surplus au réseau national. Derrière la mesure technique se cache un aveu : dans la première économie d’Afrique de l’Ouest, le réseau public ne suffit plus, et l’État invite désormais les citoyens à devenir leurs propres producteurs. À Lagos comme à Kano, le ronronnement des groupes électrogènes demeure, pour des millions de foyers, le seul son fiable de l’électricité. Le carburant qui les alimente engloutit une part démesurée du budget des entreprises comme des familles, faisant du diesel le véritable réseau parallèle du pays.

Le constat qui justifie ce virage est accablant. Plus de 85 millions de Nigérians vivent sans raccordement fiable au réseau, soit l’une des plus vastes populations privées d’électricité au monde. Les défaillances se sont accumulées : pour les mois de février et mars 2026, la NERC a dû approuver une compensation exceptionnelle au profit des abonnés de la bande A, censés bénéficier d’un service prioritaire, après des déficits de production liés au sabotage des installations et aux ruptures d’approvisionnement en gaz des centrales. Le réseau unifié, fragile, s’effondre régulièrement, plongeant des régions entières dans l’obscurité. Les effondrements totaux du réseau national, ces coupures généralisées qui paralysent l’activité pendant des heures, se sont répétés ces derniers mois, alimentant la défiance envers un service public que beaucoup ont cessé d’attendre.

Pour desserrer l’étau, Abuja a multiplié les ajustements réglementaires. Le comptage net autorise les systèmes d’une puissance comprise entre 50 kilowatts-crête et 1,5 mégawatt-crête à injecter leur surplus dans le réseau. Surtout, la réglementation NERC de 2026 a relevé à 5 mégawatts le plafond des mini-réseaux isolés, contre 1 mégawatt auparavant, un seuil qui bloquait jusque-là les projets d’envergure dans les zones rurales densément peuplées ; les mini-réseaux interconnectés peuvent désormais atteindre 10 mégawatts par site. À cela s’ajoutent les subventions du Projet d’électrification du Nigeria, qui peuvent couvrir jusqu’à 200 000 nairas par raccordement dans les zones prioritaires. L’objectif affiché est clair : faire de l’énergie distribuée non plus un palliatif marginal, mais un pilier assumé de la politique d’électrification, en mobilisant l’épargne privée là où l’État a échoué.

Sur le terrain, la promesse se heurte à une arithmétique sociale. Installer un système solaire de 50 kilowatts-crête, seuil minimal du comptage net, suppose un capital hors de portée de la grande majorité des ménages. Les premiers bénéficiaires seront les entreprises, les industriels et les classes aisées capables d’investir, là où les 85 millions de Nigérians sans accès attendent encore une solution à leur échelle. Le risque est réel de voir se creuser une fracture énergétique : d’un côté, des autoproducteurs affranchis d’un réseau défaillant ; de l’autre, une majorité captive d’un service public intermittent et coûteux. Pour les artisans, les couturiers ou les soudeurs des quartiers populaires, qui ne peuvent ni s’équiper en solaire ni se passer de courant, la réforme risque de rester une promesse lointaine, énoncée dans une langue technique qui n’est pas la leur.

Les intermédiaires de la filière jouent gros. Les compagnies de distribution, déjà fragilisées financièrement, voient une partie de leurs meilleurs clients basculer vers l’autoproduction, ce qui menace leurs recettes sans alléger leurs charges. Les développeurs de mini-réseaux et les importateurs de panneaux, eux, flairent une opportunité, à condition que le cadre tarifaire et les subventions tiennent leurs promesses. Mais la dépendance aux équipements importés expose le pays aux fluctuations du naira et aux tensions des chaînes d’approvisionnement mondiales, rappelant que la souveraineté énergétique ne se décrète pas dans un seul texte réglementaire. La fabrication locale de modules, encore embryonnaire, ne suffit pas à absorber une demande qui pourrait exploser, et le risque existe de troquer la dépendance au gaz contre une dépendance aux importations asiatiques.

L’enjeu dépasse largement la technique. En transférant une part de l’effort vers les ménages et les investisseurs privés, l’État reconnaît implicitement les limites d’un modèle centralisé hérité de décennies de sous-investissement. Le pari peut réussir si les mini-réseaux solaires irriguent enfin les campagnes mal desservies ; il peut échouer s’il se borne à équiper ceux qui pouvaient déjà se passer du réseau. Entre décentralisation salutaire et privatisation de fait d’un service essentiel, la frontière est mince, et profondément politique dans un pays où l’électricité conditionne l’emploi, la sécurité et la cohésion sociale. Dans un pays où les coupures alimentent autant la colère sociale que le déclin industriel, la lumière n’a jamais été une simple question d’ingénierie.

Pour Abuja, la voie est étroite : libérer l’initiative privée sans abandonner les plus pauvres à l’obscurité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si l’autoproduction solaire est un complément au service public ou le symptôme de son renoncement. En définitive, le comptage net n’est pas seulement un outil tarifaire ; il redessine la manière dont un État de plus de deux cents millions d’habitants entend, ou non, garantir un bien aussi vital que l’électricité. Le reste du continent, confronté aux mêmes pannes, observe l’expérience nigériane comme un test grandeur nature.