
À New York, Bassirou Diomaye Faye n’a pas exclu de dissoudre l’Assemblée nationale présidée par Ousmane Sonko. Au Sénégal, la loi de finances rectificative 2026 attend le vote d’une majorité Pastef qui ne lui obéit plus. Le 2 décembre, l’arme constitutionnelle devient disponible. Qui cédera le premier ?
Par Aïssatou Diallo
Le décor était feutré, la phrase ne l’était pas. Interrogé le 24 septembre 2026 à New York par RFI et France 24, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a répondu à la question de la dissolution par une autre question : « Pourquoi exclure une prérogative dont on est investi par la Constitution ? » Il a aussitôt nuancé, rappelant que l’on n’était « pas encore au 2 décembre ». Le message a pourtant traversé l’Atlantique sans perte. Pour la première fois, le chef de l’État sénégalais assume publiquement que l’Assemblée nationale, dominée par le parti qui l’a porté au pouvoir, pourrait devenir sa cible.
Il faut mesurer le chemin parcouru en quatre mois. Le 25 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a nommé Ahmadou Al Aminou Lô à la primature, en lieu et place d’Ousmane Sonko, après ce qu’il décrit désormais comme une rupture de confiance persistante. Le lendemain, 26 mai, Ousmane Sonko était élu président de l’Assemblée nationale, où le Pastef détient 130 des 165 sièges depuis les législatives de novembre 2024. Le tandem qui avait conquis le pouvoir en mars 2024 s’est ainsi mué en cohabitation de fait, au sein d’un même camp. Le président gouverne avec un Premier ministre de son choix ; son ancien allié tient le Parlement, donc le budget.
Le premier terrain d’affrontement est comptable. Le projet de loi de finances rectificative 2026, déposé à l’Assemblée le 18 septembre, porte une facture politique lourde. Selon le détail publié le 22 septembre par le site Impact.sn, les recettes du budget général sont ramenées à 5 516,7 milliards de francs CFA, soit 340,1 milliards de moins que la loi initiale, tandis que les dépenses atteignent 7 583,9 milliards. La croissance est révisée de 5 % à 2,7 %. Les subventions à l’énergie bondissent de 250 à 790,3 milliards, et l’investissement public recule de 555 milliards. En clair, le gouvernement Lô demande aux députés de voter l’austérité sur les chantiers pour financer la paix sociale à la pompe et au compteur.
Ce texte n’est pas un simple ajustement technique. Il est la traduction budgétaire de l’accord conclu avec le Fonds monétaire international, un programme de 2,2 milliards de dollars sur trois ans qui attend encore l’approbation du conseil d’administration de l’institution. Or Ousmane Sonko a longtemps fait de la dette cachée héritée du régime de Macky Sall, et de la méfiance envers les conditionnalités du FMI, un marqueur politique. Voter la loi rectificative, pour la majorité Pastef, reviendrait à endosser la ligne d’un exécutif dont son chef s’est séparé. La bloquer exposerait le Sénégal à un retard de décaissement que les marchés sanctionneraient immédiatement. Bassirou Diomaye Faye l’a compris et place ses anciens alliés devant leurs responsabilités : les représentants du peuple, a-t-il dit à New York, ne sauraient avoir d’autre comportement patriotique que d’accompagner l’effort demandé.
Le président a d’ailleurs soigné son argumentaire social. Il a annoncé que les bourses de sécurité familiale passeraient de 35 à 70 milliards de francs CFA en 2026, puis à 140 milliards en 2027. La manœuvre est limpide : présenter la loi rectificative comme un bouclier pour les ménages, afin de rendre tout vote hostile impopulaire.
Le second terrain est constitutionnel. Le 2 décembre 2026, la législature installée en 2024 aura deux ans, seuil au-delà duquel la Constitution sénégalaise autorise le chef de l’État à dissoudre l’Assemblée. En évoquant cette échéance lui-même, Bassirou Diomaye Faye installe un compte à rebours. Chaque vote, chaque retard d’examen de la loi de finances sera désormais lu à l’aune de cette date.
Ousmane Sonko a déjà répondu, par anticipation. Le 9 août, devant des militants du Pastef à Linguère, il avait prévenu : « S’il dissout l’Assemblée, là, ce sera pire pour lui… nous le battrons à plate couture. » Le Pastef reste la machine électorale la plus puissante du pays, et Bassirou Diomaye Faye ne dispose pas, à ce jour, d’un parti présidentiel structuré capable de lui disputer les circonscriptions. Une dissolution mal préparée pourrait offrir à Ousmane Sonko une majorité renouvelée et une légitimité fraîche, à trois ans de la présidentielle de 2029.
Le calcul présidentiel repose donc sur un pari risqué : que l’opinion distingue le chef de l’État, garant de la stabilité financière, du chef de parti accusé de préférer le rapport de force. Le soutien assumé de Bassirou Diomaye Faye à la candidature de Macky Sall au secrétariat général de l’ONU, réaffirmé dans le même entretien, brouille pourtant ce positionnement. Pour une partie de la base Pastef, qui a construit son identité contre l’ancien président, ce geste ressemble à un reniement. Le président répond que la seule chose qu’il pourrait trahir est son serment du 2 avril 2024.
Les élections territoriales, initialement prévues le 17 janvier 2027, peuvent être organisées jusqu’à la fin de 2027 selon la Cour suprême. Une dissolution suivie de législatives anticipées, puis de locales, placerait le Sénégal en campagne quasi permanente au moment précis où le programme du FMI exigera des arbitrages douloureux.
La vraie question n’est donc pas de savoir si Bassirou Diomaye Faye osera dissoudre, mais ce qu’il gagnerait à le faire. Tant que la majorité Pastef vote les textes financiers, même en grinçant, la dissolution reste une arme de dissuasion, utile précisément parce qu’elle n’est pas employée. Si la loi rectificative s’enlise, en revanche, le président devra choisir entre l’humiliation d’un budget bloqué et le risque d’un scrutin perdu. Les semaines qui séparent le Sénégal du 2 décembre diront si les deux hommes qui ont fait tomber un régime ensemble savent encore négocier, ou seulement se compter.















