
À São Tomé-et-Principe, le MLSTP devance l’ADI de 367 voix aux législatives du 27 septembre. Le parti au pouvoir, miné par l’appel à l’abstention de Patrice Trovoada, parle d’égalité technique. La Cour constitutionnelle tranchera. L’archipel découvre qu’une scission se paie en sièges.
Par Éliane Moukoko
Le 28 septembre 2026, à 13 h 13, la Commission électorale nationale de São Tomé-et-Principe a publié les chiffres qui renversent la carte politique de l’archipel. Aux législatives de la veille, le Mouvement de libération de São Tomé-et-Principe, le MLSTP, recueille 17 551 voix, contre 17 184 pour l’Action démocratique indépendante, l’ADI, au pouvoir. Trois cent soixante-sept suffrages d’écart, dans un pays de 146 929 inscrits. Le président de la Commission, Jeudiger do Nascimento, a refusé d’aller plus loin, rappelant, selon le Jornal Económico, que la répartition des 55 sièges relève de la Cour constitutionnelle. Dans ce vide, chaque camp a proclamé sa propre vérité.
Pour comprendre la portée de ce résultat, il faut revenir en 2022. L’ADI avait alors remporté 30 sièges sur 55, une majorité absolue qui avait ramené Patrice Trovoada à la tête du gouvernement. Le MLSTP n’en comptait que 18. Tout s’est défait en moins de quatre ans. Le 6 janvier 2025, le président Carlos Vila Nova, lui-même issu de l’ADI, a limogé Patrice Trovoada et nommé Américo Ramos Premier ministre. Le 27 juin 2026, un congrès a porté Américo Ramos à la présidence du parti, choix reconnu ensuite par la Cour constitutionnelle. Carlos Vila Nova a été réélu le 19 juillet avec 55,88 % des voix. L’ADI conservait donc tous les leviers de l’État, mais plus son unité.
C’est précisément cette fracture qui explique le score du 27 septembre. Évincé de la direction, Patrice Trovoada a appelé ses partisans à rester chez eux, selon le décompte détaillé par le site brésilien Rio Times. Dans un corps électoral aussi réduit, quelques centaines d’abstentions ciblées suffisent à faire basculer un scrutin. L’ADI n’a pas été battue par un programme adverse, elle a été amputée par sa propre ancienne tête. Le Premier ministre sortant Américo Ramos l’a implicitement reconnu en parlant d’« empate técnico », une égalité technique, et en revendiquant 24 mandats sur la base des données de son parti, selon la radiotélévision portugaise RTP.
En face, le MLSTP savoure un retour que ses cadres n’osaient plus espérer. Son président, Américo Barros, a revendiqué plus de 26 sièges et un résultat qui frôlerait la majorité absolue, soit 28 élus. Ce serait la première victoire législative du parti historique de l’indépendance depuis plus de vingt-quatre ans. Il a promis de porter l’aide aux familles de 5 000 à 25 000 foyers, de rendre l’université gratuite et d’offrir le permis de conduire à quelque 7 000 conducteurs de moto-taxi. Des engagements populaires, mais dont le financement reste une inconnue pour un budget national aussi étroit.
Car la question économique domine tout. Pendant la campagne, Américo Ramos admettait lui-même que la croissance plafonnait entre 1 % et 2 % par an, alors qu’elle devrait dépasser 3 % ou 4 % pour changer la vie des Santoméens. Selon le compte rendu publié le 28 septembre par allAfrica, les électeurs citaient l’accès à l’eau potable, la qualité des soins et l’emploi des jeunes, poussés à l’émigration. Le gouvernement sortant mettait en avant une centrale solaire de 11 mégawatts attendue d’ici décembre. C’est peu face à des coupures d’électricité chroniques, et cela n’a manifestement pas suffi à convaincre.
L’organisation du scrutin elle-même en dit long sur la fragilité de l’État. Selon le site Œil d’Afrique, la Commission électorale cherchait encore, deux jours avant le vote, l’argent nécessaire à la tenue des opérations. Le scrutin s’est finalement déroulé dans le calme, et la participation a dépassé d’environ 4 000 votants celle de la présidentielle de juillet. Ce chiffre nuance d’ailleurs la lecture d’un effondrement de l’ADI par la seule abstention : la mobilisation globale a progressé, mais elle a profité à l’opposition.
La suite se jouera désormais devant la Cour constitutionnelle, qui avait mis environ une semaine à valider les résultats de la présidentielle. Trois scénarios se dessinent. Si le MLSTP atteint 28 sièges, Carlos Vila Nova devra nommer un Premier ministre issu d’un parti qui n’est pas le sien, et l’archipel entrera dans une cohabitation inédite depuis des années. Si aucun des deux grands partis n’atteint la majorité, les petites formations, comme la coalition du Mouvement des citoyens indépendants et du Parti de l’unité nationale, qui comptait 5 sièges en 2022, ou le mouvement Basta, deviendront les arbitres d’une négociation serrée. Enfin, une contestation des résultats district par district pourrait prolonger l’incertitude et fragiliser la confiance dans des institutions déjà peu dotées.
Le paradoxe est cruel pour l’ADI. Le parti a gagné la bataille interne contre Patrice Trovoada devant les tribunaux et au congrès, puis conservé la présidence de la République en juillet. Mais il risque de perdre l’essentiel, le contrôle de l’Assemblée et donc du gouvernement, pour n’avoir pas su réintégrer ou neutraliser son ancien chef. Carlos Vila Nova, qui avait pris l’initiative de la rupture en janvier 2025, porte une part de cette responsabilité politique.
Pour le golfe de Guinée, où São Tomé-et-Principe occupe une position stratégique entre le Gabon et la Guinée équatoriale, la leçon dépasse l’archipel. Une alternance à quelques centaines de voix, sans violence, avec un arbitre constitutionnel reconnu par tous, reste une exception en Afrique centrale. Mais une majorité introuvable, dans un pays de 55 députés, peut aussi produire l’instabilité gouvernementale que l’archipel a déjà connue par le passé. Les juges de la Cour constitutionnelle ne diront pas seulement qui a gagné. Ils diront si São Tomé-et-Principe peut transformer une élection serrée en gouvernement durable, ou s’il vient simplement de rouvrir le cycle des crises parlementaires.















