Découvert en 1973, le champ gazier d’Ima n’avait jamais produit. Le 24 septembre, Amni et TotalEnergies ont engagé 800 millions de dollars pour alimenter le Train 7 de Nigeria LNG. Financé à 77 % par des banques nigérianes, le projet dira si les réformes gazières d’Abuja ont réellement changé la donne.

Par Tunde Adeyemi

Cinquante-trois ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour que le champ gazier d’Ima, repéré en 1973 au large de l’île de Bonny, dans l’État de Rivers, franchisse le cap de la décision finale d’investissement. Le 24 septembre 2026, la société nigériane Amni International Petroleum Development Company, qui détient 60 % des permis OML 112 et 117, et le groupe français TotalEnergies, qui porte les 40 % restants, ont annoncé un engagement de 800 millions de dollars. Objectif : produire à partir de 2028 environ 350 millions de pieds cubes standard de gaz par jour, acheminés par un gazoduc de 22 kilomètres jusqu’aux installations de Nigeria LNG.

Le contexte explique l’enthousiasme officiel. Détenteur des premières réserves prouvées de gaz du continent, le Nigeria peine depuis des années à transformer ses réserves en molécules livrées. Nigeria LNG, le consortium de liquéfaction de Bonny, fonctionne sous régime de force majeure depuis les inondations de 2022, qui avaient perturbé son approvisionnement. Son directeur général, Adeleye Falade, a reconnu à la mi-septembre, selon l’agence Ecofin, que ses six trains de liquéfaction tournaient à 82 ou 83 % de leurs capacités, et qu’il manquait environ 15 % de gaz pour atteindre les objectifs. La levée de la force majeure suppose un taux d’utilisation de 90 %. Dans le même temps, le Train 7, un chantier estimé à 10 milliards de dollars, doit porter la capacité du site de 22 à 30 millions de tonnes par an d’ici la fin de 2027.

C’est là qu’Ima prend tout son sens. Selon les promoteurs, le champ fournira environ un tiers du gaz nécessaire au Train 7. Sans nouvelles ressources, l’extension de Bonny risquait de devenir une usine sans matière première, un scénario redouté au moment où la baisse des flux via le détroit d’Ormuz ouvre des débouchés aux fournisseurs fiables. Le calendrier reste toutefois serré : la première production d’Ima est attendue en 2028, soit après la mise en service visée pour le Train 7. Le décalage dit à lui seul que le goulet d’étranglement gazier nigérian ne se résorbera pas en un seul projet.

Le premier enseignement de cette décision est politique. Dans une déclaration relayée par la presse nigériane le 24 septembre, le président Bola Tinubu a présenté Ima comme le fruit de réformes ayant introduit des incitations spécifiques pour débloquer les projets gaziers terrestres et en eaux peu profondes restés en friche. La directrice générale de la Commission de régulation de l’amont pétrolier, la NUPRC, Oritsemeyiwa Eyesan, a elle aussi attribué la décision aux décrets présidentiels. Il s’agit, selon les promoteurs, de la quatrième grande décision d’investissement gazier à entrer en phase d’exécution. Le gouvernement tient là un argument face aux sceptiques qui jugeaient le climat d’investissement durablement dégradé par l’insécurité et les vols de brut.

Le deuxième enseignement est financier, et c’est sans doute le plus neuf. Environ 77 % du financement a été arrangé par des institutions nigérianes, dont Zenith Bank, Access Bank, UBA et GTCO, aux côtés de Standard Bank, de Standard Chartered et de First Abu Dhabi Bank. Longtemps, les grands projets d’hydrocarbures du pays reposaient sur les majors et les banques internationales. Voir des établissements de Lagos porter l’essentiel de la dette d’un développement offshore signale une maturité nouvelle du système bancaire, mais aussi une concentration de risque. Si les cours du gaz fléchissent ou si le chantier dérape, ce sont les bilans nigérians qui encaisseront le choc. Les promoteurs évaluent la valeur créée sur la durée de vie du champ entre 2 et 4 milliards de dollars, une fourchette large qui dépend entièrement des prix internationaux.

Le fondateur et directeur général d’Amni, le géologue Tunde Afolabi, a résumé l’enjeu en une formule prononcée en anglais : « Le capital est discipliné. Le capital a le choix. » Que ce soit un opérateur nigérian indépendant, et non une major, qui pilote le projet est un signal en soi. Le désengagement progressif des grandes compagnies de l’onshore nigérian a ouvert la voie à des acteurs locaux, qui doivent désormais prouver qu’ils savent exécuter à l’échelle.

Le troisième enseignement touche au contenu local et à l’environnement. Quatre grands lots du projet doivent revenir à des entreprises nigérianes, et plus de 60 % de la main-d’œuvre proviendra des communautés hôtes de Bonny, Finima et Andoni. La plateforme, sans personnel permanent, sera pilotée à distance depuis la côte, sans torchage de routine et avec un suivi continu du méthane. Dans un delta marqué par des décennies de pollution, ces engagements conditionnent la paix sociale.

Reste la question de fond. Le gaz d’Ima est destiné, pour l’essentiel, à l’exportation sous forme liquéfiée. Or le Nigeria souffre toujours d’un déficit chronique d’électricité, et ses centrales thermiques manquent régulièrement de combustible. Chaque molécule envoyée vers les méthaniers est une molécule qui ne tourne pas les turbines de Lagos ou de Kano. Le choix se défend, car l’exportation rapporte des devises dont la Banque centrale a besoin au moment où elle vient d’abaisser son taux directeur à 23 %. Mais il repousse encore l’ambition affichée de faire du gaz le moteur de l’industrialisation intérieure.

Ima ne transformera pas à lui seul l’économie gazière nigériane. Sa valeur est ailleurs : prouver qu’un gisement dormant peut être réveillé par un opérateur local, financé par des banques locales, dans un cadre réglementaire réformé. Si la première production arrive en 2028 comme promis, Abuja disposera d’un modèle reproductible pour les dizaines de découvertes jamais développées. Si le calendrier glisse, comme celui du Train 7 avant lui, le champ d’Ima rejoindra la longue liste des promesses gazières d’un pays riche en réserves, pauvre en exécution.