À l’aéroport OR Tambo de Johannesburg, le 27 mai 2026, trois cents Ghanéens ont embarqué sur les premiers vols de rapatriement organisés par Accra. Huit cents suivront. Sous la pression des marches anti-immigrés, le récit arc-en-ciel de l’Afrique du Sud rencontre sa propre contradiction continentale.

À neuf heures cinquante du matin, ce mercredi 27 mai 2026, le terminal A d’OR Tambo International, à Ekurhuleni, a vu défiler trois cents passagers munis d’un titre de transport offert par leur ambassade. Femmes, enfants, ouvriers, commerçants, étudiants, ils représentent la première vague d’une opération organisée par le ministère ghanéen des Affaires étrangères, qui a affrété deux vols charters de retour vers Accra. Sept cents autres compatriotes ont déjà déposé leur dossier, et le consulat estime qu’un total de huit cents départs aura lieu d’ici la mi-juin. Dans le hall, l’ambassadeur Charles Owiredu, micro tendu, a parlé d’« opération sereine » et de « volontariat ». Au-delà de la formule, l’image porte un message politique d’une rare brutalité : un État africain organise l’évacuation de ses ressortissants depuis un autre État africain.

Le geste d’Accra répond à un climat. Depuis fin avril, les marches « Opération Dudula » et « March and March » défilent dans le Gauteng, le KwaZulu-Natal et l’Eastern Cape pour réclamer le départ des étrangers d’ici la fin juin. Plusieurs commerces ghanéens, nigérians, somaliens et zimbabwéens ont été pillés à Yeoville et à Hillbrow, deux quartiers populaires de Johannesburg, et le syndicat des taxis du Mpumalanga a publié une liste de chauffeurs étrangers à exclure des stations. Le gouvernement sud-africain, par la voix du ministre de l’Intérieur Leon Schreiber, a annoncé le 25 mai un renforcement des contrôles, des expulsions accélérées et une opération conjointe avec la police, sous le nom de code « Vala Ezimpondo ». Les chiffres officiels avancent 3,9 millions d’étrangers en situation régulière, dont environ deux cent mille Ghanéens, mais les estimations universitaires de l’Institut Wits parlent de cinq à six millions, en comptant les sans-papiers.

Le paradoxe est cruel. C’est en Afrique du Sud, héritière déclarée du panafricanisme de Thabo Mbeki et de la Renaissance africaine, que la chasse aux Africains réapparaît cycliquement. La crise du chômage qui dépasse trente-deux pour cent, les inégalités les plus élevées du monde mesurées par l’indice de Gini, la stagnation salariale et le délabrement des services publics convergent dans une colère sociale dont les immigrés deviennent l’exutoire politique le plus accessible. Les épisodes de 2008, 2015 et 2019 avaient laissé des cicatrices. Celui de 2026 frappe plus tôt, plus profond, dans un contexte politique fragilisé par la Government of National Unity et par la rivalité grandissante entre l’ANC, l’Alliance démocratique et l’uMkhonto we Sizwe Party de Jacob Zuma. Pretoria n’organise pas la xénophobie, mais elle ne sait pas, ou ne veut pas, l’empêcher.

La séquence de mai 2026 révèle aussi une mutation de la mécanique politique sud-africaine. La ministre de la Petite et Moyenne Entreprise Stella Ndabeni-Abrahams, du PA, a publiquement soutenu, le 22 mai, les revendications de Dudula sur l’emploi des Sud-Africains dans les townships. L’Alliance démocratique, par la voix de Helen Zille, a appelé à un débat parlementaire d’urgence sur la « capacité d’absorption migratoire » du pays, formule autrefois associée à l’extrême droite européenne. À gauche, l’EFF de Julius Malema dénonce l’opportunisme de l’ANC, mais peine à proposer autre chose qu’une rhétorique panafricaine désincarnée. Personne, au sein de la coalition gouvernementale ou de l’opposition, ne semble en mesure de tenir un discours qui rappelle simplement que les Ghanéens, les Nigérians, les Zimbabwéens et les Mozambicains qui vivent en Afrique du Sud y paient impôts, loyers et taxes municipales, et y comblent souvent les déficits de main-d’œuvre que les universités locales n’ont pas formée.

Au-delà de l’Afrique du Sud, l’onde de choc traverse la région. Le Mozambique a renforcé ses contrôles frontaliers à Komatipoort par crainte d’un afflux de retours non préparés. Le Zimbabwe, qui compte près de trois millions de ressortissants en Afrique du Sud, soit la première communauté étrangère, redoute un effet domino. À Harare, le silence d’Emmerson Mnangagwa contraste avec la fermeté d’Accra. Pour de nombreux dirigeants africains, le précédent ghanéen ouvre une voie qu’ils hésitent à emprunter, redoutant de dévoiler leur incapacité à reloger ou rémunérer ceux qui rentreraient. La diaspora, longtemps présentée comme un atout économique, devient subitement, et pour la première fois sur cette échelle, un sujet de politique intérieure que les capitales ouest-africaines et australes vont devoir affronter sans manuel.

Pour Accra, l’épisode pose une question stratégique. Le président John Mahama, qui a fait du « Black Star resetting » un slogan de politique étrangère, ne pouvait laisser sa diaspora exposée sans réagir. L’opération de rapatriement vaut autant message à Pretoria que démonstration vis-à-vis des opinions ouest-africaines. Pour Cyril Ramaphosa, en revanche, la séquence intervient au plus mauvais moment. Le sommet de l’Union africaine prévu en juillet à Addis-Abeba doit discuter l’application opérationnelle de la zone de libre-échange continentale, et la libre circulation des personnes est au cœur du protocole annexe que Pretoria a, depuis 2018, refusé de ratifier. Le contraste entre la diplomatie panafricaine officielle et la réalité des aéroports devient intenable. L’épisode du 27 mai 2026 n’est pas un fait divers migratoire. Il est le révélateur d’un État sud-africain qui peine à assumer simultanément les promesses de Mandela et les peurs de ses propres pauvres. Tant que ces deux récits resteront irréconciliables, l’Afrique du Sud continuera d’exporter sa fragilité sociale au reste du continent, sous forme de vols charters.